À première vue, la situation semblait presque… favorable.
La police avait arrêté Virginie.
Les voisins avaient vu elle, pas moi.
Les gyrophares, les cris, les ordres — tout semblait désigner un coupable évident.
Mais c'est justement ça, le piège.
Parce que la vérité, c'est que je n'étais pas en sécurité.
Pas une seconde.
Si Virginie parlait, même dans le désordre, même en pleurant, même sans preuve tangible, le doute s'installerait.
Et le doute, chez les enquêteurs, c'est une graine.
Ils l'arrosent avec des questions.
Ils la nourrissent avec des hypothèses.
Et un jour, elle devient une certitude.
Ils reviendraient.
Pour la maison.
Pour la cave.
Pour les murs.
Pour les odeurs.
Pour les silences.
Et ce jour-là, tout ce que j'avais construit s'effondrerait.
Je ne pouvais rien faire.
Pas attaché.
Pas blessé.
Pas maintenant.
J'étais allongé dans l'ambulance, le dos collé au brancard, le corps encore douloureux, la mâchoire crispée.
Les portes claquèrent derrière moi avec un bruit sec, définitif.
Le moteur démarra.
La sirène hurla.
Chaque vibration me traversait la cage thoracique comme un rappel :
Tu n'as plus le contrôle.
— « Monsieur ? Monsieur, est-ce que vous m'entendez ? »
La voix venait de quelque part à ma gauche.
Je savais que je devais répondre.
Je savais aussi que le silence inquiétait toujours plus que les mots.
Alors je ne répondis pas.
Mes yeux étaient fixés sur l'arrière de la voiture de police, visible par la vitre arrière.
Elle ralentit.
Clignotant.
Puis tourna à un carrefour.
Direction opposée.
Virginie s'éloignait.
Ma mâchoire se contracta.
Cette nuit sera longue, pensai-je.
Longue et dangereuse.
La rage montait lentement, sourde, méthodique.
J'aurais pu la tuer.
Même blessé.
Même au sol.
Elle ne savait pas vraiment se battre.
Elle paniquait.
Elle improvisait.
Sans l'intervention de ces policiers, son corps aurait déjà cessé d'être un problème.
Le feu aurait fait le reste.
Ou le silence.
Mais ils étaient arrivés trop tôt.
Mon cœur battait fort, trop fort, synchronisé avec le hurlement de la sirène.
Chaque battement me rappelait que je respirais encore — et que tant que je respirais, je devais penser.
Les ambulanciers étaient jeunes.
Des visages lisses.
Des gestes précis.
Professionnels.
Presque mécaniques.
Ils faisaient leur travail sans savoir qu'ils transportaient un homme qui calculait déjà ses prochains mouvements.
Je tournai légèrement la tête vers eux.
— « Qu'est-ce qui va arriver à cette femme ? »
Le silence tomba aussitôt dans l'habitacle.
Je sentis leurs regards glisser sur moi.
L'un d'eux répondit finalement :
— « Elle sera placée en détention. Et… elle sera sans doute jugée plus tard. »
Sa voix était calme. Trop calme.
— « Et si je ne porte pas plainte ? »
Cette fois, il hésita.
Je le vis dans ses yeux.
— « Est-ce qu'elle peut être relâchée ? »
Il me fixa plus longuement.
Comme si quelque chose, dans ma façon de poser la question, ne collait pas avec le rôle de la victime.
— « Ça dépend des charges… du contexte. Et de si elle est jugée dangereuse pour la société. Mais… je ne suis pas habilité à vous répondre précisément. Il faudrait voir ça avec un avocat. »
Un avocat.
Un luxe que je n'avais pas.
Je tournai lentement la tête vers le plafond blanc de l'ambulance.
Les lumières défilaient à travers les vitres comme des éclats de conscience.
Derrière moi, je les entendais murmurer.
Ils parlaient de moi.
De mon état.
De mon calme.
Ils sentaient que quelque chose clochait.
Je n'avais pas le temps.
Virginie devait se taire.
À tout prix.
Et surtout…
il fallait que je retrouve celui qui avait appelé la police.
Parce que quelqu'un savait.
Quelqu'un avait vu.
Ou entendu.
Pendant que l'ambulance s'éloignait, ailleurs, une voiture noire était stationnée près de la maison.
Une silhouette en sortit.
Elle ne regarda pas autour d'elle.
Pas de précipitation.
Pas d'hésitation.
Elle connaissait les lieux.
La porte s'ouvrit.
La maison avala la silhouette.
À l'intérieur, elle fouilla.
Pas comme un voleur.
Comme quelqu'un qui savait exactement ce qu'il cherchait.
Puis elle le vit.
Mon téléphone.
Tombé au sol lors de l'attaque.
Elle le ramassa.
Elle me connaissait.
Et à cet instant précis, allongé dans cette ambulance, blessé, menotté par la situation…
je compris une chose :
Le véritable danger n'était pas ma mère.
Ni la police.
C'était cette personne.
Et j'étais entièrement à sa merci.
Cette nuit était terrible mais dans cette même journée à 300 kilomètres de ma ville il c'était passé beaucoup de choses. Décidément cette journée est maudite.
Rory ne se souvenait même plus l'avoir allumée.
Elle faisait partie du décor maintenant, comme les murs ternes de son salon, comme l'odeur froide du café oublié sur la table basse.
Il était assis dans le fauteuil.
Toujours le même.
Celui qu'il occupait quand il rentrait trop tard, trop vidé pour penser.
Depuis le matin, il n'avait presque pas bougé.
Les chaînes défilaient.
Les mêmes images.
Les mêmes mots.
"Échec opérationnel."
"Responsabilité hiérarchique engagée."
"Mise à pied conservatoire."
"Dérive personnelle d'un commandement fragilisé."
Ils ne parlaient jamais de visages.
Jamais de nuits blanches.
Jamais de corps qu'on n'avait pas retrouvés.
Ils parlaient de chiffres.
De procédures.
De décisions "mal calibrées".
À l'écran, un plateau lumineux.
Des experts bien coiffés.
— « Rory Kessler était considéré comme un pilier du S.H.A.R.D… »
Était.
Le mot le frappa plus fort qu'un coup.
Il passa une main sur son visage.
Sa barbe piquait.
Ses yeux brûlaient, mais aucune larme ne venait.
Un analyste poursuivit : — « Amener son équipe à un tel échec, c'est la preuve d'un aveuglement émotionnel. »
Aveuglement.
Rory eut un rire sec.
Presque un râle.
S'ils savaient à quel point il voyait clair.
À quel point il voyait trop.
Il changea de chaîne.
Une autre présentatrice.
Un autre ton.
La même conclusion.
— « La brigade spéciale dissoute après une opération jugée irresponsable… »
Il se leva enfin.
Fit quelques pas.
S'arrêta devant la fenêtre.
Dehors, la ville continuait.
Les bus passaient.
Les gens travaillaient.
Personne ne s'arrêtait pour penser aux morts invisibles.
Midi
Le soleil traversa les rideaux sans que Rory ne s'en rende compte.
Sur la table, son téléphone vibra une fois.
Puis plus rien.
Il ne le prit pas.
Il connaissait déjà le message.
"Courage."
"On t'en veut pas."
"C'était trop gros."
Des phrases inutiles.
Il revint s'asseoir.
À l'écran, une image figée :
une photo floue de son équipe.
Une flèche rouge pointait vers lui.
"Le responsable."
— « C'est moi », murmura-t-il.
— « Pas eux. »
Mais la télévision ne l'écoutait pas.
Un ancien collègue intervenait en visio. — « Rory a toujours eu une obsession malsaine pour ce dossier. »
Malsaine.
Il ferma les yeux.
L'obsession, c'était ce qui l'empêchait de dormir.
Ce qui lui rappelait pourquoi il s'était engagé.
Ce n'était pas une maladie.
C'était une dette.
---
L'après-midi
Les informations tournaient en boucle.
Même les chaînes locales s'y mettaient.
— « Un échec retentissant… » — « Une humiliation institutionnelle… »
Rory se leva, alla chercher une bière.
La décapsula sans soif.
La posa sans boire.
Son regard tomba sur un cadre photo.
Son fils.
Sourire figé.
Un jour où il avait promis d'être plus présent.
— « J'ai raté ça aussi », souffla-t-il.
Il se rassit.
Une nouvelle voix à l'écran. Plus grave. Plus basse.
— « Ce qui est inquiétant, c'est que le suspect principal reste introuvable. »
Rory redressa légèrement la tête.
— « Bien sûr qu'il l'est », murmura-t-il.
Ils ne comprenaient toujours rien.
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Le soir
La lumière du jour mourut lentement.
La télévision était toujours allumée.
Les mots devenaient flous, comme s'ils se dissolvaient dans l'air.
Rory n'écoutait plus vraiment.
Il regardait.
Les visages.
Les bouches qui parlaient sans savoir.
Et puis, une phrase.
— « Certains parlent d'une brigade fantôme, agissant dans l'ombre… »
Son cœur manqua un battement.
— « Fantôme… » répéta-t-il.
Il se pencha en avant.
Mais déjà, le sujet changeait.
Une autre affaire.
Un autre scandale.
Comme si tout ça n'avait été qu'un bruit passager.
Il laissa tomber sa tête contre le dossier du fauteuil.
Le silence de son appartement lui tomba dessus d'un coup, lourd, brutal, presque violent.
Il éteignit enfin la télévision.
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La nuit
Dans l'obscurité, une pensée s'imposa.
Pas une justification.
Pas une excuse.
Une certitude.
— « On a échoué parce qu'on a voulu l'arrêter. »
Il ouvrit les yeux.
— « La prochaine fois…
on devra penser comme lui. »
Son téléphone vibra à nouveau.
Un seul message.
Numéro inconnu.
> "Regarder les infos toute la journée, c'est fatigant."
"Tu devrais sortir un peu, Rory."
Il resta figé.
Le message disparut aussitôt.
Rory sourit lentement.
Un sourire sans joie.
— « Il regarde aussi », murmura-t-il.
Et pour la première fois de la journée,
il se leva avec un but.
