Ficool

Chapter 2 - Chapitre 2 — La porte différente

À trois jours de cheval de là, dans la ville basse de Caermund, une fillette de neuf ans était assise en tailleur sur le sol de la cuisine, entourée d'une vingtaine de feuilles de parchemin couvertes de runes minuscules.

Lena Voss ne levait pas les yeux quand la porte s'ouvrit.

— T'as encore oublié de manger, dit une voix depuis le couloir.

— J'ai pas oublié. J'ai évalué que c'était moins prioritaire.

Son frère Emile entra dans la pièce en s'appuyant sur le chambranle — une habitude, pas de la paresse. Il pouvait marcher. Juste pas longtemps, pas vite, pas sans payer le prix après. À treize ans, il avait déjà intégré que chaque pas était une dépense à budgéter.

Il regarda les feuilles éparpillées autour de sa sœur.

— C'est quoi cette fois ?

— Une Rune de Stockage modifiée. Je veux savoir si elle peut accepter du Mana qui ne vient pas de moi.

Emile s'assit lentement sur la chaise la plus proche.

Le mot Mana avait une résonance particulière entre eux — la résonance des choses qu'on ne dit plus vraiment parce qu'on les pense tout le temps. Emile en avait. C'était une certitude médicale, établie par trois médecins différents : son corps produisait du Mana normalement. Mais la Stase de Flux — la maladie rare qui l'avait frappé à l'âge de cinq ans — bloquait sa circulation. Son Mana existait, immobile au fond de lui, comme une rivière dont toutes les sorties seraient murées.

Il pouvait le sentir, parfois. Quand il posait la main sur son Carnet et essayait de tracer une Ligne, il sentait quelque chose bouger — et puis rien. La page restait blanche. Le Flux refusait de passer.

Il ne pouvait pas être Traceur.

Il ne pouvait pas cartographier.

Dans un monde où le pouvoir passait par les Lignes, c'était comme être né sans voix dans un monde de chanteurs. Tout le monde pouvait voir que tu avais les poumons. Personne ne comprenait pourquoi tu ne produisais pas de son.

Aldric n'en parlait jamais directement. Mais Emile avait vu la liste, une fois — celle qu'Aldric tenait dans un carnet séparé, celui qu'il croyait bien caché sous sa paillasse. La liste de tous les médecins consultés, de tous les remèdes essayés, de toutes les pistes ouvertes et fermées. Elle faisait quatre pages. L'écriture était serrée, méthodique, sans rature.

C'était la façon d'Aldric d'aimer quelqu'un. Pas de mots. Des listes.

— Si t'arrives à faire stocker du Mana extérieur dans une rune, dit Emile doucement…

— Alors quelqu'un qui ne peut pas utiliser son propre Flux pourrait utiliser celui des autres à travers elle. Oui, dit Lena. C'est l'idée.

Elle ne leva pas les yeux. Emile ne dit pas merci — elle le détestait.

— Aldric rentre quand ?

— Il a dit deux semaines. Ça fait dix-huit jours.

— Il est toujours prudent.

— Je sais, dit Lena. C'est pas ça qui m'inquiète. C'est que pour une fois, il n'a pas laissé de plan de secours écrit.

Emile tourna les yeux vers la fenêtre. Depuis qu'il était enfant, il avait appris à lire les absences d'Aldric comme d'autres lisaient des textes. Une mission ordinaire : deux plans de secours, un itinéraire alternatif, une liste de contacts. Cette fois : rien. Juste un mot sur la table. Je reviens. Ne faites rien de stupide.

Pour Aldric, c'était presque de la légèreté.

Ce qui voulait dire que la mission était suffisamment sérieuse pour que les plans habituels ne servent à rien.

— Il a survécu à des choses bien pires, dit Emile.

— Il a survécu à cause de nous, dit Lena simplement. Pas malgré.

Emile ne répondit pas. Parce que c'était vrai, et qu'ils le savaient tous les deux sans jamais en avoir parlé. Aldric avait vingt ans quand leur père était mort — vingt ans, deux enfants à charge, une réserve de Mana médiocre et une réputation de cartographe qui ne payait pas les médecins d'Emile. Il aurait pu partir seul. Il aurait été plus libre, plus rapide, plus efficace.

Il n'était pas parti.

Et quelque chose dans la façon dont il regardait Emile parfois — pas avec pitié, jamais avec pitié, avec quelque chose de beaucoup plus froid et beaucoup plus déterminé — disait qu'il n'avait pas fait ce choix uniquement par amour. Il avait calculé. Il avait pesé. Et il avait conclu que les garder était la meilleure option.

Ce n'était pas tendre.

C'était Aldric.

Lena reprit sa plume et traça une correction minuscule dans le coin de la rune.

La feuille de parchemin s'illumina — une lumière dorée, chaude, stable.

Lena s'arrêta.

— Emile. Pose ta main là.

— Lena…

— Maintenant.

Il obéit. La rune brilla plus fort sous ses doigts. Et Emile sentit quelque chose qu'il n'avait jamais senti de sa vie entière — son Mana qui bougeait. Un filet infime, traversant sa paume, disparaissant dans le parchemin.

Il retira sa main lentement. Elle tremblait.

— Comment…

— Ton Flux ne circule pas de façon bloquée, dit Lena, dont les yeux brillaient d'une lumière qui n'avait rien à voir avec la magie. Il circule différemment. Les runes standard sont conçues pour un Flux normal. Le tien n'est pas normal. Il faut une porte différente.

Elle commença à écrire à toute vitesse sur une nouvelle page.

— J'ai besoin de deux semaines pour cartographier ton Flux à toi. Comprendre ses chemins propres. Tracer les Lignes qui correspondent.

Emile la regarda faire en silence.

Il pensa à Aldric quelque part dans une forêt avec une carte vivante et aucun plan de secours.

Il pensa à leur père, mort d'une maladie ordinaire parce qu'ils n'avaient pas eu les moyens de le soigner à temps.

Il pensa à la liste de quatre pages sous la paillasse.

— Deux semaines, dit-il. D'accord.

Lena ne répondit pas. Elle écrivait déjà.

Dehors, Caermund s'éveillait dans la lumière du matin. Et quelque part sous la ville — sous les pavés, sous les fondations, sous les couches de terre et de pierre — le Flux circulait dans ses Veines invisibles, patient et ancien.

Attendant que quelqu'un ait enfin la carte pour le comprendre.

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