Ficool

Chapter 3 - Chapitre 3 — Ce que les Veines cachent

Théo parla pendant une heure.

Aldric ne l'interrompit pas une seule fois. Il écoutait, les yeux sur la carte, un crayon à la main — mais il n'écrivait presque rien. Il enregistrait. Classait. Construisait mentalement une architecture avec les informations qu'on lui donnait, notant les contradictions, les zones d'ombre, les détails que le garçon semblait considérer comme insignifiants et qui ne l'étaient probablement pas.

Voilà ce qu'il apprit :

Gareth Ashfen — le Cartographe Fantôme — avait disparu il y a sept ans, comme tout le monde le savait. Ce que personne ne savait, c'est qu'il n'avait pas disparu par accident. Il s'était caché. Délibérément, méthodiquement, en effaçant ses traces une par une, en changeant de nom, en brûlant ses propres carnets de Flux pour que personne ne puisse suivre son Mana comme une empreinte.

Il avait fait ça parce qu'il avait trouvé quelque chose.

Pas une Veine. Pas un Nœud.

Une Racine.

— Mon père appelait ça comme ça, dit Théo. Une Racine. Il disait que les Veines de Flux qu'on connaît — celles que les Traceurs cartographient depuis des siècles — ce sont juste des branches. Des ramifications. Que sous elles, à une profondeur que personne n'avait jamais atteinte, il y a autre chose. Un réseau plus ancien. Plus vaste. Et quelqu'un l'a déjà cartographié.

Aldric leva les yeux pour la première fois depuis le début.

— Quelqu'un l'a cartographié, répéta-t-il. Pas quelque chose de naturel.

— Non. Mon père était formel là-dessus. Les Racines ne suivent pas la géologie du terrain, elles ne suivent pas les cours d'eau, elles ne suivent aucune logique naturelle connue. Elles suivent une logique humaine. Comme si quelqu'un avait creusé ces chemins intentionnellement, il y a très longtemps, et les avait enfermés sous le monde visible pour que personne ne les trouve.

Aldric regarda la carte.

Les lignes rouges avaient encore changé pendant qu'ils parlaient. Lentement, presque imperceptiblement — mais elles avaient changé. Le deuxième chemin s'était élargi. Le premier s'était rétréci, comme hésitant.

Elle réagit à la conversation, pensa-t-il. Elle écoute.

Ce n'était pas une pensée rassurante.

— Ton père, dit-il sans quitter la carte des yeux. Il a trouvé une Racine. Ici, dans le Val-Gris ?

— Pas seulement ici. Partout. C'est ça le problème. Les Racines forment un réseau sous tout le continent. Et quelqu'un — Lord Maran, ou ceux qui sont derrière lui, mon père n'en était pas sûr — sait que ce réseau existe. Et veut le cartographier en entier.

Aldric posa son crayon.

Il réfléchit en silence pendant une longue minute.

Un réseau de Flux artificiel sous tout le continent. Si c'était vrai — et il n'en était pas encore certain, le garçon pouvait se tromper, pouvait avoir mal compris son père, pouvait même mentir — cela changeait absolument tout. Un Traceur qui cartographierait les Racines entières n'aurait pas simplement une réserve de Mana étendue. Il aurait accès à quelque chose qui existait depuis avant les royaumes, avant les villes, avant peut-être les Traceurs eux-mêmes. Un pouvoir dont personne ne comprenait encore la nature exacte.

Et si Lord Maran y arrivait le premier…

— La carte, dit Aldric lentement. Ton père l'a envoyée pour que je la trouve. Pourquoi moi ?

Théo hésita.

— Il disait que vous vous ressembliez. Que vous pensiez pareil.

— Ton père ne me connaissait pas.

— Il vous avait étudié. Vos travaux, vos cartographies, vos méthodes. Il disait que vous étiez le seul Traceur de votre génération qui cartographiait contre les Nœuds — qui cherchait les espaces vides entre les concentrations de Flux plutôt que les concentrations elles-mêmes.

Aldric resta immobile.

C'était vrai. C'était une technique qu'il avait développée seul, à vingt-deux ans, en remarquant que les zones apparemment mortes en Flux — les espaces où les Traceurs ne trouvaient rien — n'étaient pas vides mais bloqués. Comme si quelque chose empêchait le Flux d'y circuler librement.

Il n'en avait parlé à personne. Il n'avait jamais publié ses conclusions.

Gareth Ashfen l'avait trouvé quand même.

— Très bien, dit Aldric. Il y a deux chemins sur cette carte. Ton père savait que j'allais choisir lequel ?

— Il savait que vous alliez éviter le premier, dit Théo. Le premier mène à une Veine majeure, visible, facile à identifier. Il pensait que vous comprendriez que c'était un appât.

— Et le deuxième mène où ?

— À la première Racine qu'il a trouvée. Sous la forêt du Val-Gris. À environ deux heures d'ici à pied.

Aldric regarda la carte une dernière fois.

Le deuxième chemin pulsait doucement, régulièrement, comme un cœur au repos.

Elle m'attend, pensa-t-il.

Il rangea la carte, referma sa pochette et se leva.

— Tu peux marcher ?

Théo se leva à son tour, un peu trop vite, et grimaça.

— Oui.

— Bien. On y va.

— Maintenant ? Il fait presque nuit.

— Je sais, dit Aldric en ajustant son sac. Si quelqu'un surveille ces chemins — et quelqu'un surveille certainement ces chemins — il s'attendra à ce qu'on attende l'aube. On ne va pas l'aider.

Il avait déjà commencé à marcher.

Ils marchèrent en silence pendant la première heure.

Aldric n'aimait pas particulièrement le silence — il l'utilisait. C'était le moment où les informations se déposaient, où les incohérences remontaient à la surface. Il passa en revue ce que Théo lui avait dit, cherchant les failles, les zones trop lisses, les détails qui collaient trop parfaitement.

Il en trouva une.

— Ton père t'a envoyé me trouver, dit-il sans ralentir. Mais il est mort quand ?

— Il y a trois mois.

— Et tu as mis trois mois pour me trouver ?

— J'avais d'autres instructions d'abord. Des endroits à aller, des gens à voir. Des… vérifications.

— Quelles vérifications ?

Théo hésita trop longtemps.

— Il voulait s'assurer que vous étiez toujours digne de confiance. Que Lord Maran ne vous avait pas déjà approché.

Aldric s'arrêta.

Il se retourna et regarda le garçon dans l'obscurité.

— Et tes conclusions ?

Théo soutint son regard.

— Vous n'avez jamais répondu à aucune de ses approches. Même quand il proposait trois fois le salaire habituel.

— Je travaille pour les royaumes qui me montrent leurs terres, dit Aldric. Pas pour ceux qui veulent cacher ce qu'il y a dessous.

Il se remit en marche.

La forêt s'épaississait autour d'eux. Les arbres se rapprochaient, les branches se croisaient au-dessus de leurs têtes jusqu'à effacer complètement le ciel. Aldric sortit son Sceau de Lecture et le pressa contre sa paume — une habitude de cartographe, pour sentir le Flux ambiant sans dépenser de Mana.

Ce qu'il sentit le fit ralentir.

Le Flux dans cette partie de la forêt était… différent. Pas plus dense. Pas plus fort. Juste différent, dans une façon qu'il n'avait pas de mot pour décrire encore. Comme si la texture de l'air avait changé. Comme si le sol sous ses pieds appartenait à une géographie différente de celle qu'il connaissait.

Il sortit la carte.

Les deux chemins avaient disparu.

Il n'en restait qu'un seul, court et direct, qui menait à un point marqué d'un symbole qu'il ne reconnaissait pas — pas une rune standard, pas un idéogramme de cartographie. Quelque chose d'autre. Quelque chose d'ancien.

— On est proches, dit Théo derrière lui.

— Je sais, dit Aldric.

Il regarda le symbole encore une seconde.

Puis il plia la carte, la rangea, et continua d'avancer.

Ce qu'il trouva au bout du chemin n'était pas un Nœud.

C'était un trou.

Pas une grotte, pas une excavation naturelle — un trou parfaitement circulaire dans le sol de la forêt, d'environ deux mètres de diamètre, dont les bords étaient lisses comme du verre poli. Autour de lui, les arbres s'écartaient en un cercle parfait, comme s'ils avaient refusé de pousser là depuis des siècles. Le sol était nu, sans herbe, sans mousse, sans la moindre trace de végétation sur un rayon de cinq mètres.

Aldric s'agenouilla au bord et pressa sa main contre la terre.

Ce qu'il sentit remonta le long de son bras comme de l'eau froide.

Du Flux. Mais pas le Flux qu'il connaissait — pas les Veines normales qui couraient dans la pierre et la terre. C'était quelque chose de plus profond, de plus intentionnel. Structuré. Comme si quelqu'un avait tracé des Lignes directement dans la roche il y a très longtemps, et que ces Lignes étaient encore actives.

Des Lignes que personne n'avait cartographiées.

Des Lignes qui attendaient.

— C'est une entrée, dit Théo doucement derrière lui.

— Je vois, dit Aldric.

Il sortit son Carnet de Flux et l'ouvrit sur une page vierge.

Et pour la première fois depuis très longtemps — peut-être depuis l'enfance — il sentit quelque chose qu'il n'identifiait pas immédiatement. Il lui fallut un moment pour mettre un mot dessus.

De l'émerveillement.

Il commença à tracer.

À Caermund, il était presque minuit quand on frappa à la porte.

Trois coups. Nets, espacés, délibérés. Pas la façon de frapper d'un voisin ou d'un livreur tardif.

Lena leva les yeux de son parchemin pour la première fois depuis des heures. En face d'elle, Emile dormait dans son fauteuil, la tête inclinée sur l'épaule. Elle décida de ne pas le réveiller.

Elle prit le couteau sur la table — un couteau de cuisine, pas une arme, mais c'était mieux que rien — et s'approcha de la porte.

— Qui est là ? dit-elle.

Une voix de femme répondit, grave et calme.

— Quelqu'un qui cherche Aldric Voss. Et qui sait que vous n'allez pas ouvrir cette porte avant que je vous donne une raison de le faire.

Lena attendit.

— Alors donnez-m'en une, dit-elle.

Un silence court.

— Votre frère est en train de trouver quelque chose sous la forêt du Val-Gris, dit la voix. Quelque chose que Lord Maran cherche depuis dix ans. Si Aldric entre dans ce trou sans savoir ce qu'il y a dedans, il n'en ressortira pas.

Lena regarda le couteau dans sa main.

Regarda la porte.

Pensa à la liste de quatre pages sous la paillasse d'Aldric. À dix-huit jours sans nouvelles. À une carte qui bougeait toute seule et à un frère qui ne laissait jamais rien au hasard sauf quand la situation était assez grave pour que le hasard soit inévitable.

Elle ouvrit la porte.

More Chapters