Ficool

Chapter 5 - Chapitre 4

Autour de l'écriture majeure, les pages aux sigles blancs et gris continuaient de flotter, discrètes, ordinaires en comparaison. Pourtant, même elles dégageaient une présence silencieuse et troublante qui suffisait à comprendre qu'aucune de ces pages n'avait été obtenue sans conséquence.

— Elles viennent d'humains, c'est ça ? souffla Nox.

— Principalement. Ou de créatures magiques, répondit Althar d'un ton plat.

Nox hésita un instant.

— Attends, pourquoi jamais de grimoires entiers alors ?

Althar tourna à peine la tête vers lui.

— Parce qu'un grimoire meurt avec son porteur, ou quand il est extrait de celui-ci par un rituel. Il est lié à son âme. On peut encore l'absorber dans les minutes qui suivent la mort ou l'extraction, mais passé ce délai, il ne vaut plus rien.

Cette réponse fit remonter chez Nox une série d'images qu'il aurait préféré oublier. À chaque retour de chasse, Althar ne rapportait jamais de grimoires complets, seulement des pages arrachées, souvent tachées de sang séché.

Il détourna les yeux.

Un homme était arrêté devant un étal. La quarantaine, large d'épaules, des vêtements solides mais sans signe de richesse, probablement un mercenaire indépendant ou un ouvrier qui avait économisé longtemps. Il hésitait entre deux pages que le marchand maintenait à plat dans ses mains, sans toucher le papier.

— Tu réfléchis ou tu prends ? grogna le vendeur.

L'homme désigna la première page du menton.

— C'est laquelle déjà ?

— Active mineure. Enflammement des doigts, dix secondes maximum, faut recharger mais c'est pratique pour les serrures, pour l'intimidation, pour cuire un repas si t'es pas trop regardant sur le goût.

Le marchand inclina la seconde page.

— Et celle-là, passive simple. Augmentation de la force physique. Faible, mais permanente, tu la prends, elle te suit jusqu'à ta mort.

L'homme grimaça en réfléchissant. Nox, à quelques pas, observait sans bouger.

Une passive. Évidemment, c'était la meilleure des deux. Une écriture passive, c'était de la puissance qu'on n'avait jamais besoin d'activer, elle ne coûtait rien, elle ne se rechargeait pas, elle ne demandait pas de concentration. Et surtout on pouvait la placer dans les pages verrouillées du grimoire, ces pages au fond du livre où dormaient les écritures qu'on ne voulait ou ne pouvait pas utiliser. Une active enfermée là-bas dormait avec elle. Une passive, en revanche, continuait de marcher.

Althar le lui avait répété deux ou trois fois sans que Nox y prête vraiment attention. Maintenant qu'il voyait quelqu'un faire le calcul devant lui, ça prenait un sens différent.

— Je prends la passive, finit par lâcher l'homme.

Il déposa une bourse sur l'étal. Le marchand la souleva, jaugea le poids d'une main experte, hocha la tête. Puis il tendit un petit couteau de cuivre à l'homme.

— Tu connais le rituel ?

— Ouais.

L'homme prit la lame, s'écarta de l'étal de quelques pas pour avoir de la place, et s'accroupit. Il traça d'abord un cercle au sol avec la pointe du couteau, lentement, en faisant attention à fermer la ligne. Puis il s'entailla l'index sans hésiter. Une goutte de sang tomba au centre du cercle, et la poussière l'absorba comme si la terre avait soif.

Le marchand laissa flotter la page au-dessus du cercle.

Pendant une seconde, rien ne bougea.

Puis la page se mit à trembler dans l'air. Ses sigles, jusque-là d'un gris discret, devinrent plus lumineux, comme si quelque chose s'éveillait dessous. Le papier se courba lentement, ses coins s'enroulèrent sur eux-mêmes, et la page entière se mit à descendre vers l'homme, pas comme un objet qui tombe, mais comme un animal qui cherche sa place. Elle glissa contre sa poitrine, et là, sans déchirure, sans son, elle s'enfonça dans le tissu de sa chemise, puis dans la peau elle-même. La lumière des sigles passa à travers son torse une fraction de seconde, Nox vit nettement les lignes courir sous la chair, comme des veines en feu, puis tout s'éteignit.

L'homme inspira d'un coup, fort, comme s'il sortait de sous l'eau. Ses yeux brillèrent brièvement d'une teinte ambrée, puis redevinrent normaux.

Il resta accroupi quelques secondes, expira lentement, puis se redressa. Il regarda ses mains, les serra et les desserra. Un sourire commença à se former.

Sans prévenir, il se baissa et sauta sur place.

Il monta beaucoup trop haut. Plus d'un mètre, peut-être un mètre vingt, sans le moindre élan. Il retomba avec un rire bref, un peu surpris lui-même.

— Bien. Très bien.

Le marchand n'avait pas réagi, déjà occupé à rabattre le tissu de l'étal sur une autre page.

Un cri éclata plus loin dans le marché, suivi de rires. Nox tourna la tête, et se rendit compte qu'il était seul.

Althar n'était plus à côté de lui.

Il s'élança dans la ruelle, le cœur cognant un peu trop fort. Il finit par le repérer trois étals plus loin, immobile devant un autre marchand, le dos tourné.

Le marchand ajustait un tissu sous une page pour la stabiliser, jetant un regard agacé autour de lui.

— Faites attention, ça coûte plus cher que votre vie.

Nox s'approcha légèrement, son regard ne quittant plus la page aux sigles bleus.

— C'est quoi cette écriture ?

Le marchand le fixa un instant, puis esquissa un sourire fatigué.

— Une écriture que t'as pas les moyens de comprendre, encore moins de t'offrir.

Il tapota en douceur la page du doigt, comme pour en tester la consistance.

— Ce que tu vois là… c'est plus précieux qu'absorber un grimoire pour certains.

Nox fronça les sourcils.

— Quoi, plus qu'absorber un grimoire ?!

Le marchand ricana.

— Un grimoire trop faible nourrit à peine un porteur plus avancé. Il en faut en quantité, sinon de Chapitre supérieur au sien… et ça, c'est pas donné à tout le monde.

Il releva les yeux vers lui.

— Une écriture, en revanche, à elle seule peut permettre de tuer beaucoup de gens.

Nox vit un sourire malsain se dessiner sur les lèvres du vendeur, qui marqua une courte pause avant d'ajouter, plus bas :

— Certaines… ne devraient même pas être en circulation.

Althar posa une main ferme sur l'épaule de Nox et le tira en arrière.

— On avance.

L'auberge se tenait en retrait du reste du village, elle cherchait probablement à se fondre dans le décor pour éviter d'attirer l'attention. Sa façade, faite de bois sombre et irrégulier, portait les marques du temps et de la chaleur, certaines planches ayant visiblement été remplacées à la hâte après avoir brûlé. Une vieille enseigne grinçait au-dessus de la porte, oscillant lentement dans un air chaud.

Althar ne ralentit pas et poussa la porte d'un geste sec. Une vague de chaleur épaisse les enveloppa aussitôt, accompagnée d'un mélange d'odeurs lourdes, bière fermentée, sueur, viande trop cuite et fumée stagnante. L'intérieur était plongé dans une pénombre constante, éclairé seulement par quelques lanternes suspendues qui diffusaient une lumière tremblante.

Le bruit ne s'arrêta pas complètement à leur entrée, mais il changea. Les conversations baissèrent, comme étouffées, et plusieurs regards se levèrent dans leur direction, pas ouvertement hostiles, mais attentifs, pesants, comme si chacun évaluait rapidement qui ils étaient… et ce qu'ils pouvaient valoir. Puis, aussitôt, tout reprit, mais pas tout à fait comme avant.

— Bouge pas trop, murmura Althar en avançant sans se presser.

Nox emboîta le pas à Althar, le regard aux aguets. Dans la pénombre, chaque silhouette portait sa propre menace : des hommes seuls s'agrippaient à leur verre, le menton enfoncé dans leur col, tandis qu'au fond, le groupe armé pesait chaque murmure en surveillant la porte. Même la serveuse se glissait entre les tables comme une ombre, fuyant tout contact visuel. Les rires n'avaient pas leur place ici ; les épaules étaient hautes, les mâchoires contractées. Le silence n'était pas un calme, c'était un ressort tendu au maximum, prêt à rompre au premier éclat de voix.

Des fuyards ? Des mercenaires ? Des alliés de l'Église ?

Impossible à dire. Tout le monde ici avait l'air de quelqu'un qui préférait ne pas être questionné. Lui y compris.

Althar s'arrêta devant le comptoir, posa une main dessus et lança d'un ton neutre :

— Deux lits. Et à boire.

L'aubergiste leva lentement les yeux. C'était un homme large à la peau parcheminée. Sous des paupières lourdes, bordées de cernes violacés, ses pupilles se rétrécirent en se fixant sur eux, les balayant de haut en bas comme s'il cherchait une arme cachée sous leurs tuniques.— 5 pièces d'argent, répondit-il sans émotion.

Althar déposa quelques pièces. L'homme les fit disparaître d'un geste rapide, mécanique, avant de désigner l'escalier du menton.

— À l'étage. Dernière porte à gauche.

Deux verres de bière furent posés devant eux sans un mot de plus. Althar les attrapa et se dirigea vers une table libre un peu à l'écart. Nox le suivit sans faire de bruit et s'effondra sur le banc, les épaules tombantes, tandis qu'un long souffle s'échappait de ses poumons.. Ses pieds le faisaient souffrir depuis des heures. Ses jambes aussi. Il ne l'aurait dit à personne, mais s'asseoir, là, sur ce banc rugueux, c'était presque bien.

Il garda les yeux ouverts sur tout ce qui les entourait.

À le regarder, on aurait pu le prendre pour un mendiant. La crasse avait fait son travail, elle encadrait son visage avec une application méthodique, couche après couche, au point qu'on ne pouvait plus vraiment deviner que sous tout ça la peau était blanche. Ses cheveux noirs tombaient en bataille jusqu'aux oreilles, chargés de poussière, collés par endroits, avec cette texture sèche des cheveux qui n'ont pas vu d'eau depuis trop longtemps. Une semaine sans une douche, peut-être plus, il avait cessé de compter.

Seuls ses yeux tranchaient dans tout ça. Jaunes, d'un jaune vif et dérangeant, ils regardaient la salle avec une netteté qui contrastait avec le reste.

Autour d'eux, les conversations reprenaient doucement, sans jamais vraiment monter en volume, comme si chacun faisait attention à ce qu'il disait… et surtout à qui pouvait l'entendre. Althar porta son verre à ses lèvres et but une longue gorgée sans un mot. Nox l'imita, grimaçant en sentant l'alcool lui brûler la gorge.

À quelques tables de là, un groupe d'hommes parlait un peu plus fort que les autres, pas assez pour attirer l'attention de toute la salle, mais suffisamment pour être entendu.

— Je te dis que ça sert à rien de parier ailleurs, lâcha l'un d'eux en frappant la table. Cette année, c'est joué d'avance.

Un autre ricana.

— Ah ouais ? Et t'as vu l'avenir maintenant ?

— Pas besoin, répondit le premier en haussant les épaules. Le tournoi de l'académie d'Ignara commence dans quelques jours, et tout le monde sait déjà qui va gagner.

Nox releva la tête sans tourner complètement le regard. Le troisième homme, plus âgé, prit la parole en essuyant sa bouche du revers de la main.

— Tu parles du fils royal ?

— Évidemment, grogna le premier. T'as vu l'escorte qu'il se traîne ? Un Chapitre 3 rien que pour lui. Tu crois que c'est pour faire joli ?

Les regards s'échangèrent autour de la table, puis l'un d'eux ajouta :

— Ouais… mais même sans ça, il est déjà au-dessus. On raconte qu'il a deux écritures de feu majeures.

— Normal, grogna un autre. C'est un Né-d'encre, le gamin. Né avec le feu dans les veines, littéralement.

Un Né-d'encre ?!

Il n'en avait jamais croisé. Même si lui techniquement était censé en être un mais il n'avait jamais vraiment su quoi faire de cette idée. Les histoires disaient que les Nés-d'encre étaient choisis, marqués par les dieux.

Moi ? Choisi ?

Il pensa à ses téléportations ratées, à la poussière dans ses vêtements. Il se sentait comme un imposteur.

Quoi que ce soit qui m'a donné une inscription à la naissance… il a dû faire une erreur.

Il reporta son attention sur le groupe. Un léger rire nerveux s'y était installé.

— Dans ce cas, autant donner le prix directement.

— Le prix… répéta le premier avec un sourire en coin. Une écriture simple au choix. Tu te rends compte ? Tu choisis ce que tu veux.

Nox sentit son attention se figer sur ces mots.

— Et c'est pas tout, continua l'homme en se penchant en avant. Le gagnant représente le royaume au tournoi des cinq royaumes.

Quelqu'un conclut d'un ton résigné :

— Dans tous les cas, cette année… c'est plié. Le gamin royal va écraser tout le monde.

Althar, lui, n'avait pas dit un mot. Son regard avait simplement glissé ailleurs, quittant la table des parieurs pour se fixer au fond de la salle. Un homme était assis seul, en retrait, là où la lumière des lanternes peinait à atteindre. Il avait l'air ordinaire au premier coup d'œil, des vêtements simples, propres sans être neufs, un verre posé devant lui à peine entamé.

Un mana discret émanait de lui, rien d'écrasant, rien de spectaculaire, juste une présence plus dense que celle des autres, plus stable aussi. Althar savait que ce mana ne venait pas d'un grimoire vide. Ses doigts se resserrèrent autour de son verre.

Il venait de trouver une proie.

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