Ficool

Chapter 10 - Chapitre 9

Ils marchèrent encore un moment avant que le paysage ne change. Au début, ce ne fut presque rien. Le sol devint plus meuble, plus sec, la terre perdait peu à peu sa cohésion. Puis les premières dunes apparurent, ondulant doucement à perte de vue, leur surface lisse marquée par de fines stries laissées par un vent qui, pourtant, ne soufflait plus.

Ce qui frappait, ce n'était pas le sable. C'était le brouillard. Épais, suspendu, immobile. Il ne descendait pas jusqu'au sol, s'arrêtant à quelques mètres au-dessus des dunes, mais sa présence absorbait tout. La lumière s'y perdait sans jamais revenir. Impossible de distinguer un ciel, un horizon, ou même une direction.

Ils s'arrêtèrent à la lisière. La terre s'arrêtait net, le sable commençait immédiatement. Et tout le long de cette frontière, des pancartes avaient été plantées à intervalles réguliers, certaines droites, d'autres penchées, rongées par le temps. Le bois était noirci, fissuré, mais les mots restaient visibles, gravés profondément :

ZONE DE MORT – PASSAGE INTERDIT

En dessous, plus petit :

NE REGARDEZ PAS

Nox fixa l'inscription un instant avant de relever les yeux vers le brouillard. Un malaise diffus, pas une peur franche, une gêne qui s'installait sans raison claire, son corps reconnaissait un danger que son esprit refusait encore de nommer. Une odeur flottait dans l'air, subtile, comme du sable chauffé trop longtemps… mêlé à quelque chose de séculaire, de plus enfermé, difficile à saisir mais impossible à ignorer une fois perçu.

Il essaya de s'imaginer ce qui vivait là-dedans. Des morts qui marchaient encore ? Des prédateurs sans yeux, adaptés à un monde où personne ne regardait ? Ou pire, des monstres dotés d'intelligence, qui attendait simplement qu'on commette l'erreur. Il ne trouva rien de rassurant.

— T'es prêt ? demanda Althar.

Nox mit un instant avant de répondre.

— Je crois.

Althar observa encore la limite entre la terre et le sable, puis tira une corde fine de sa ceinture. Il l'enroula autour de son poignet avant de tendre l'autre extrémité vers Nox.

— Donne-moi ta main. Si tu t'arrêtes, je m'arrête. Si tu dévies, je te ramène.

Une courte pause.

— Et quoi qu'il se passe… tu gardes les yeux fermés.

Nox hocha la tête. Il inspira profondément, puis ferma les yeux.

Le premier pas dans le sable fut étrange, pas instable, pas mou, juste… différent. Comme si la surface cédait juste assez pour accepter son poids sans jamais vraiment se dérober. La corde se tendit. Althar avançait, Nox suivit.

Au début, tout resta simple. Ses sens se réduisirent rapidement à l'essentiel, le contact du sol sous ses pieds, la tension constante de la corde, sa respiration. Puis le temps commença à s'étirer. Les pas s'enchaînaient, réguliers, identiques, jusqu'à perdre toute signification. Impossible de savoir depuis combien de temps ils marchaient. Dix minutes. Vingt. Peut-être bien plus. Son corps continua pourtant, sans interruption.

L'odeur changea progressivement. D'abord discrète, elle se fit plus présente, plus insistante, toujours cette chaleur sèche, mais accompagnée maintenant d'une trace plus sombre, plus renfermée. Nox inspira plus fort et le regretta aussitôt. L'odeur resta, accrochée, refusant de quitter ses narines.

Ils continuèrent. Le silence, lui aussi, avait changé. Les sons existaient encore, mais semblaient incomplets, comme interrompus avant d'avoir pu se former pleinement.

Puis une autre odeur. Nox ralentit et la corde se tendit aussitôt.

— Avance, souffla Althar.

Mais cette odeur-là… il la connaissait. Son cœur se serra d'un coup, pas une hésitation, pas un doute, une certitude.

— Nox.

La voix passa à travers tout le reste. Douce. Trop douce.

— Nox… c'est moi.

Sa respiration se brisa. Non. Ce n'était pas possible. Et pourtant, son corps réagissait avant lui, comme s'il reconnaissait déjà. Des images remontèrent sans prévenir, un rire, une voix basse, une présence.

— Continue, dit Althar, plus ferme.

Nox serra les paupières plus fort. Il enfonça ses ongles dans la paume qui ne tenait pas la corde. Il essaya de se rappeler la voix de sa mère telle qu'elle était vraiment, plus basse que celle-ci, plus rauque le matin, qui traînait sur les fins de phrase. Cette voix n'était pas la sienne. C'était une voix qui y ressemblait.

Il avança d'un pas.

La corde se détendit. Il avança encore.

— Nox.

Il continua à marcher. Il n'était plus un enfant. Trois ans avec Althar lui avaient appris à reconnaître ce qui mentait. Sa mère était morte dans le hall délabré d'une maison de Nerevia, transpercée par une lance de glace, et aucune voix dans aucun désert ne la ramènerait.

Il avança d'un pas de plus.

Et la voix changea.

Elle se fit plus grave. Plus basse. Plus calme, aussi, comme celle d'un homme qui parle dans le noir parce qu'il ne veut pas alarmer les voisins.

— Nox. Tu peux sortir de la trappe maintenant, ils sont partis.

Nox s'arrêta.

Il n'avait pas décidé de s'arrêter. Son corps avait simplement cessé d'avancer.

La trappe. Personne ne savait pour la trappe. Son père l'avait creusée lui-même sous le plancher, l'année où l'Église avait commencé à passer plus souvent dans le quartier, et cette phrase, cette phrase précise, c'était celle qui clôturait chaque alerte. Tu peux sortir maintenant. Ils sont partis. Le rituel domestique d'une famille de dépossédés qui cache un enfant.

Sa gorge se serra.

— Continue, Nox. Continue d'avancer.

La voix d'Althar à côté de lui était devenue plus rapide. Tendue. Il l'entendait à peine maintenant. Le sable contre ses pieds, la corde au poignet, tout s'estompait, et il n'y avait plus que la phrase qui tournait en lui. Personne ne pouvait la connaître. Personne n'aurait dû la connaître.

Une part de lui savait, encore, que c'était un piège. L'autre part demandait juste à entendre la voix une fois de plus.

Il avança encore. Plus lentement. Comme on avance quand on ne sait plus pourquoi on avance.

Et alors la troisième voix arriva.

— Nox. Nox, où es-tu ?

Pas la voix de sa mère. Pas la voix de son père.

— J'ai lâché la corde. Réponds-moi.

C'était Althar. Mais ce n'était pas l'Althar qu'il connaissait. C'était un Althar qui paniquait. Un Althar dont la voix se brisait sur le mot réponds-moi. Un Althar comme Nox n'en avait jamais entendu et n'aurait jamais cru pouvoir entendre.

— Nox. Réponds.

Quelque part, très loin, dans une partie de son esprit qui ne fonctionnait presque plus, Nox savait que la corde était toujours autour de son poignet. Il pouvait la sentir. Mais cette certitude s'était détachée du reste. Elle flottait en marge, sans poids, sans capacité à agir sur lui.

La voix d'Althar, l'autre, le vrai, celui qui marchait à côté de lui, disait encore quelque chose. Nox ne l'entendait plus. Le mot réponds-moi tournait dans sa tête comme une chose qu'on n'aurait jamais dû dire devant un enfant.

Il avait besoin de voir. Juste une fois.

Ses paupières s'ouvrirent.

Un visage était là, à quelques centimètres, immense, courbé vers lui, un corps gigantesque s'était probablement replié pour ramener son visage à la hauteur de Nox. Les traits évoquaient une face humaine, mais déformée, étirée, reconstruite sans précision. La peau était trop lisse, trop uniforme, comme une surface modelée sans comprendre ce qu'elle imitait.

Et ce sourire. Trop large. Fixe. Il s'étirait bien au-delà des limites naturelles, tirant le visage vers les côtés, dévoilant une multitude de dents fines, serrées, parfaitement alignées. Les yeux ne clignaient pas. Ils le fixaient, sans profondeur, sans vie.

Nox se figea, les muscles soudés par une force qu'il ne pouvait combattre. Sa respiration s'arrêta net. Plus un battement de cils, plus un frémissement de doigt. Le silence de ses poumons devint aussi absolu que celui du désert autour de lui.

Puis le sourire changea, à peine, juste assez pour briser l'immobilité. La peau se tendit davantage, les commissures se déplacèrent, et la mâchoire commença à s'ouvrir. D'abord lentement, puis davantage, encore. La structure du visage céda, s'écartant bien au-delà de toute limite possible. La bouche s'élargit, se déforma, révélant une cavité sombre ne révélant rien d'autre qu'une descente vertigineuse vers les entrailles de la chose, bordée de rangées de dents parfaitement alignées.

Le visage n'était plus qu'une ouverture. Une béance.

Pendant une seconde, le monde resta figé.

Puis la gueule se jeta sur lui. Nox eut à peine le temps de percevoir le mouvement. L'espace entre eux disparut en une fraction de seconde, avalé par une violence soudaine, totale, impossible à éviter.

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