Deux jours.
C'est le temps qu'il aura fallu avant que le monde ne réentende parler de Nolan et Jecica Park.
Pendant quarante-huit heures, aucune trace, aucun signal, aucun son. Leurs identités avaient disparu des réseaux, comme avalées par un trou noir. Le gouvernement des héros avait lancé des recherches massives, mais tout restait vide.
Et puis, soudain, cette nuit-là, une alerte.
Une détection énergétique, faible mais bien réelle, apparue dans la zone nord du territoire. Les satellites venaient enfin de capter ce qu'ils n'avaient pas pu voir avant : un signal humain émis depuis une forêt frontalière.
Le bunker où on les retenait neutralisait toute onde, tout champ de localisation. Mais maintenant, le bunker était détruit.
Les héros dorés furent immédiatement déployés : Synthol, Elioplex, Storme, Viperion et Hook Lady.
Leur mission : retrouver le couple Park. Vivants, s'il en restait encore une chance.
---
Les hélicoptères survolaient la forêt.
Sous la pluie fine, les branches craquaient sous le vent. Les capteurs thermiques balayaient la zone, cherchant la moindre trace de chaleur humaine.
— "Contact visuel ! Deux cibles à trois-cent mètres au sud-est !" annonça Elioplex, son casque affichant les silhouettes sur la visière.
Ils atterrirent sans bruit, les bottes s'enfonçant dans la boue.
Entre les arbres, deux formes titubaient : un homme soutenant une femme, le visage couvert de sang séché, les vêtements déchirés.
Jecica et Nolan.
Vivants.
Hook Lady s'avança la première, abaissant son arme.
— "C'est bien eux… Mon Dieu."
Nolan leva difficilement la tête, les yeux rouges, la respiration coupée.
— "Ils… ils sont partis. Kong… il les a tous tués…" murmura-t-il avant de s'effondrer dans la boue, épuisé.
Jecica, à bout de force, tomba à genoux. Ses lèvres tremblaient, son corps glacé par le froid et la peur.
Viperion s'approcha lentement, s'accroupit entre eux. Ses yeux se teintèrent d'un éclat bleu, et sa main se posa sur l'épaule de Jecica.
Une lumière douce jaillit de sa paume.
Les plaies se refermèrent instantanément, le sang séché s'effaça, les ecchymoses disparurent comme si elles n'avaient jamais existé.
— "Ne bouge pas," dit-elle calmement, avant de poser la main sur le torse de Nolan.
La lumière s'intensifia, enveloppant le couple.
Le souffle de Nolan reprit, plus stable. Jecica ouvrit lentement les yeux, confuse.
— "C'est fini," murmura Viperion. "Vous êtes en sécurité maintenant."
Storme resta à l'écart, observant la scène avec un mélange de soulagement et de méfiance.
— "Comment ils ont survécu deux jours dans cet endroit ?"
Elioplex répondit sans quitter le radar des yeux :
— "Leur signal était bloqué. Le bunker de Kong neutralisait toutes nos technologies. S'ils sont dehors, c'est qu'ils se sont échappés seuls… ou qu'on les a laissés sortir."
Synthol ramassa un bracelet électronique dans la boue — un dispositif de surveillance brisé.
— "Regardez ça… quelqu'un voulait qu'on les retrouve."
Hook Lady fronça les sourcils.
— "Ou quelqu'un voulait qu'on voie dans quel état ils sont."
Un vent glacé passa entre eux. La forêt semblait retenir son souffle.
Jecica serra la main de Nolan, les yeux encore perdus dans le vide.
— "Ils sont morts, tous… Kong, Bryan, les autres… je ne sais pas ce qu'il s'est passé après, tout a explosé."
Storme posa une main sur son épaule.
— "Vous n'avez plus rien à dire. On vous ramène."
Viperion activa la balise de retour. Quelques secondes plus tard, un halo lumineux apparut au-dessus des arbres. L'hélicoptère descendait lentement.
---
Au même moment, dans la capitale, la nouvelle se répandait déjà.
Les chaînes d'information interrompaient leurs programmes :
> "Urgent : Nolan et Jecica Park retrouvés vivants après 48h de disparition."
Des images satellites montraient la zone de sauvetage, les héros du gouvernement autour du couple.
Les citoyens, d'abord soulagés, commençaient déjà à poser des questions.
Comment deux héros aussi protégés avaient-ils pu disparaître sous les radars ?
Pourquoi le gouvernement avait-il gardé le silence ?
L'opinion publique se fissurait.
La peur montait.
Et le doute, encore plus.
Les héros dorés observaient la ville depuis le cockpit, silencieux.
Storme finit par dire, le regard sombre :
— "Ils vont s'en remettre, mais pas le pays."
Hook Lady, assise près de la porte ouverte, répondit sans tourner la tête :
— "Les gens ne croient plus aux sauveurs. Ils croient aux preuves. Et ce soir, on vient de leur montrer qu'on pouvait échouer."
Personne ne répondit.
En bas, la ville brillait comme une mer de lumière agitée.
Et dans cette mer, le nom des Park revenait sur toutes les lèvres… symbole d'un espoir blessé, et d'un système qui commençait lentement à se fissurer.
Le temps avait passé, une semaine environ.
Le garage de Nolan sentait la tôle chaude et les solvants. Lampe unique au plafond, établi couvert d'outils, fioles rangées comme des soldats. Morice tenait une seringue aux allures minuscules entre deux doigts, mais l'essentiel n'était pas l'objet : c'était l'idée qui s'y cachait. Nolan courbait le dos sur un flacon fumant, mélangeant des composants qu'on ne nommerait pas — des formules pensées pour immobiliser, pas pour tuer. Un spray, précis, paralysant.
« Tu as changé, Nol. » dit Morice sans lever les yeux. Sa voix était douce, presque un reproche.
Nolan ne répondit pas tout de suite. Ses mains étaient froides. Au fond de lui il savait — il savait la douleur qu'il infligeait à Jecica en s'enfermant dans cette mission, mais il ne pouvait pas s'arrêter. Pas tant qu'il y avait des gens comme elle : vulnérables, exposés, ceux qui n'avaient pas de cape pour les couvrir.
« Il faudra plus que nous deux pour ça », murmura-t-il enfin. « Beaucoup de gens courageux. »
Morice sourit, comme pour alléger une épaule trop lourde. Il sortit de sa poche un petit appareil: un téléphone au boîtier usé qui brillait d'une lumière interne. Il fit glisser l'écran. L'album des héros — une base de données, disait-il, contenant pouvoirs, faiblesses, habitudes. Un outil pour ceux qui fabriquaient des armes « héros-compatibles ».
« C'est pour les "héros dorés" », expliqua Morice d'un ton léger. « Pas pour nous, mais c'est utile. Avec ça tu peux prévoir. Créer des outils qui les arrêtent sans les tuer. »
Nolan regarda l'album comme on regarde un oracle. Depuis qu'il avait sauvé Mohse, Jecica ne lui parlait plus. Ils avaient dormi sous le même toit et se réveillaient étrangers. Ces silences, pensait Nolan, étaient peut-être le prix à payer.
Jecica avait besoin d'air. Elle s'échappa sans prévenir, le claquement de la porte résonna dans la maison vide et l'alarme clignota, verrouillant tout derrière elle. Au café, la lumière était tamisée, le brouhaha complice d'un monde qui continue quand le sien s'effrite.
Une amie l'attira dans une conversation futile, mais Jecica glissa bientôt vers Nolan. Elle parla de leur bébé, de l'avenir, de ce fil ténu entre affection et peur. « Je n'ai jamais aimé quelqu'un comme Nolan Park », dit-elle, en faisant tourner sa cuillère. « C'est un homme merveilleux. Je veux vivre avec lui. Et mourir avec lui. »
Un serveur passa. Grand, long cheveux, démarche fluide : il avait ce physique que la ville range dans une case — beau, poli. Jecica sentit quelque chose remuer. Son instinct s'alarma. Elle ne voulait pas y croire, mais elle crut voir la couleur de ses yeux changer, comme un reflet qui dérange. Elle se retourna, essayant de capter ce détail sans oser le confronter ; la peur restait, sourde.
« Tu es attirée par les serveurs ? » rit son amie. Mais Jecica resta silencieuse. Elle sentait l'air devenir plus épais, comme si ses entrailles saisissaient un danger invisible. Elle partit avant vingt heures, pressée de rentrer à la maison où l'attendait le silence.
Seule dans la grande maison, elle ouvrit une bouteille de whisky. Le liquide amer descendit comme une promesse : pour ce soir, elle trinqua à sa seule compagnie. À voix basse, elle murmura « à ma santé », et la pièce répondit avec un écho.
La ville s'étirait en dessous de Nolan, qui se tenait sur le toit d'un immeuble, le vent rabattant la capuche de son nouveau costume. Il avait troqué l'ancien tissu déchiré pour un modèle plus sombre — gris aux coutures bleu nuit, plus dense, plus protecteur. Ce costume n'était pas seulement esthétique : c'était une seconde peau façonnée pour la chasse.
Il étudiait un dossier emprunté à l'album des héros : un criminel régulier, prédateur des prostituées, armé d'appareils électriques capables de paralyser en un éclair. Rapide, endurant. Nolan avait calculé les lieux où il n'était jamais intervenu — un réseau d'ombres, une cartographie d'impunité. Il avait forgé des armes pour contrer la décharge et neutraliser la vitesse. Ce soir, il irait refermer la cage.
Puis il descendit.
À minuit, la porte d'entrée craqua. Nolan trouva Jecica sur le lit, lointaine, les traits tirés par quelque chose qu'il ne parvenait plus à lire. Il retira son masque, dévoila le visage fatigué et aimant. Il la prit dans ses bras, la déposa avec précaution, et posa ses yeux sur les photos posées sur la table de nuit : leur mariage, l'éclat naïf des débuts.
Le monde se détendit un instant et, malgré tout, Nolan se permit de voyager en arrière.
C'était un mercredi soir, la sortie du cinéma. Nolan était avec Paul et Lola ; Jecica avec Karine. Elle commentait le film, incisive, presque cruelle : « Le personnage principal est plat, le méchant est un cliché… » Nolan, qui n'avait pas supporté la facilité d'un jugement si tranchant, s'était approché.
« Wow, bonsoir… Votre avis est tranché, mais pas complètement faux », avait-il dit. Une entrée maladroite. Un sourire partagé. Depuis, ils chroniquaient des films ensemble, se disputaient et s'accordaient, collectionnaient des rendez-vous, tissaient des mois d'intimité. Ils avaient partagé leurs histoires : la mère infidèle de Jecica, le suicide du voisin décrit sans pudeur ; Nolan avait parlé des choses qu'on ne raconte qu'à demi-mot.
Ces souvenirs étaient des liens. Mais maintenant, allongé près d'elle, Nolan sentit la distance se réinstaller. Il avait sauvé Mohse. En sauvant un homme, il avait peut-être perdu la conversation qui les faisait tenir.
Il caressa sa tempe, écouta son souffle irrégulier. Il se savait coupable d'une douleur qui n'était pas seulement physique : il faisait souffrir celle qu'il aimait pour la protéger.
Plus loin, dans un compartiment de bus, les KJ préparaient leur départ. Des valises claquèrent, des badges furent arrachés et, dans un geste de défi ou de rituel, jetés par la fenêtre vers la nuit. Les insignes tournèrent dans l'air, petites comètes, puis disparaissèrent. Ils prenaient l'avion, un nouveau chapitre. Un silence lourd accompagna le geste — la fin d'un état, le début d'autre chose.
Nolan, dans l'ombre, regarda la ville. Il se sentait plus seul que jamais, prêt à traquer un monstre ce soir et à affronter le prix de ses choix au réveil.
La chasse continuait.
