Ficool

Chapter 3 - Chapitre 2

Le bruit des roues finit par atteindre les oreilles de Nox, d'abord lointain, presque indistinct, puis de plus en plus net, régulier, inévitable. Ils continuèrent d'avancer comme si rien n'avait changé.

La calèche apparut derrière eux, encadrée par plusieurs cavaliers dont les armures captaient la lumière sèche du paysage, renvoyant des reflets nets à chaque mouvement. Elles se distinguaient, par leur couleur rouge, la couleur du royaume d'Ignara. Sans hésiter, un des chevaliers lança son cheval au galop dans leur direction et s'arrêta à quelques mètres à peine.

— Qui êtes-vous ?

Sa voix claqua dans l'air brûlant. Althar ne bougea pas.

— Un artisan du bas peuple.

Il posa une main sur l'épaule de Nox.

— Et lui… mon dépossédé. On cherche juste une auberge pour la nuit.

Le chevalier s'attarda sur lui, puis sur ce qu'il y avait au dos d'Althar.

— Qu'avez-vous dans votre sac ? Ouvrez-le.

Mince… Ce sac contenait les armes d'entraînement et le marteau d'Althar.

— Juste des marchandises à vendre, mon seigneur, répondit Althar.

Il retira lentement le sac de son épaule et commença à l'ouvrir, glissant la main à l'intérieur pour saisir le manche de son marteau, prêt à frapper. Nox ressentit une montée d'adrénaline et commença à fixer l'épée à la taille du chevalier.

Si cette fois je visualise bien, je peux peut-être…

Mais soudain une voix éclata depuis la calèche.

— Pourquoi s'est-on arrêté ? Souhaites-tu que je manque ma réunion avec mon père ?

Un jeune homme descendit, encore plus grand que Nox, des yeux d'un rouge éclatant, de longs cheveux blonds. À son ton comme à ses habits, une tunique ornée d'or frappée d'un symbole de dragon, il était noble. Et pas n'importe lequel, un membre de la grande famille d'Ignara. Nox serra les dents devant ce sourire et cette arrogance qui transformait le monde en un simple bibelot, une acidité amère lui brûla la gorge tandis que ses entrailles se nouaient de dégoût.

Althar s'empressa de s'agenouiller à la vue du noble. Nox se força à imiter son mentor en se fondant dans son rôle mais il pouvait sentir son cœur battre plus vite et ses sourcils se froncer. Il savait très bien que la famille royale travaillait étroitement avec l'Église, c'était les deux faces d'une même pièce.

Le chevalier à l'armure rouge répondit avec un ton méprisant.

— Ce n'est rien. Juste un homme du bas peuple… et son chien de dépossédé.

C'est toi le chien…

Nox ne put s'en empêcher, son regard glissa vers le chevalier, bref, chargé d'une haine qu'il n'avait pas eu le temps de contenir. Le jeune prince le vit. Ses yeux rouges s'attardèrent sur lui une seconde, puis un sourire lent s'étira sur ses lèvres.

— Hmm. Ce chien a l'air de mordre.

Il s'approcha, les mains derrière le dos, avec cette décontraction tranquille de quelqu'un qui n'a jamais eu à se méfier de quoi que ce soit. Nox sentit le regard tendu d'Althar se poser sur lui mais comment pouvait-il garder son sang-froid face à cette situation. Le prince s'arrêta juste devant Nox, toujours agenouillé, et leva le pied, posant sa botte à quelques centimètres de son visage.

— Lèche.

Autour d'eux, les chevaliers ne réagirent pas, habitués, comme si ce genre de chose ne méritait même pas d'attention. Althar toujours dans son rôle, prit la parole d'une voix posée.

— Je le punirai comme il se doit en rentrant, Votre Altesse mais ayez pitié de lui… je l'ai acheté il y a peu, le séparant de sa sœur. Il n'a pas encore les idées—

La gifle claqua avant qu'il finisse.

La tête d'Althar partit sur le côté, brutalement. Mais son corps ne bougea pas. Il resta agenouillé, exactement là où il était, et ne termina pas sa phrase.

Le jeune homme ne le regarda même pas, ses yeux étaient toujours posés sur Nox.

— Lèche et ne me fais pas répéter… ou je brûle la tête de ton maître et toi après.

Nox se sentait comme un animal voire pire. Pourquoi avait-il jeté ce regard ? Une seconde d'inattention, et il avait mis Althar et lui-même en danger. Quelle stupidité…

Il leva les yeux. La botte était à quelques centimètres de son visage, le cuir noir, poussiéreux, taché de boue séchée. Plus haut, le sourire du prince qui attendait.

Juste à côté, Althar restait agenouillé, la joue encore marquée de rouge, le regard fixé sur le sol.

Nox ferma les yeux une seconde.

Puis il sortit la langue.

Le goût de la poussière vint d'abord, le cuir ensuite, dur, gras. Il appuya sa langue contre la botte, lentement, comme on accepte un poids qu'on ne peut pas refuser. Le contact lui souleva le ventre, mais il ne bougea pas.

Qu'était l'humiliation si elle lui permettait de vivre plus longtemps ? Aujourd'hui il se soumettait. Sans doute demain aussi mais un jour, c'est lui qui les ferait s'agenouiller.

Des rires éclatèrent autour d'eux, ceux des chevaliers, brefs, méprisants, le genre de rires qu'on ne retient même pas vraiment.

Le jeune noble baissa les yeux vers lui une dernière fois, puis un sourire satisfait s'étira sur ses lèvres.

— Bon toutou. Aujourd'hui tu as appris une belle leçon.

Il tourna les talons et remonta dans la calèche sans accorder un regard de plus à quiconque. La poussière se souleva sous les sabots, la calèche reprit sa route dans un grondement sourd, avalée peu à peu par l'horizon brûlant d'Ignara.

Les larmes de Nox coulèrent malgré lui, il n'avait plus la force de les retenir. Il garda les yeux au sol encore quelques secondes, puis se redressa lentement.

— Désolé pour ta joue, Althar.

Althar leva brièvement la main sans se retourner.

— T'en fais pas, gamin.

Ils marchèrent en silence pendant un long moment. Pas le silence d'avant, celui qui existait simplement parce qu'il n'y avait rien à dire. Celui-là avait un poids différent, encombré de choses qu'aucun des deux ne voulait nommer.

Nox marchait derrière Althar, le regard rivé sur ses propres bottes. Mais son esprit n'était plus sur la route.

Le chevalier. Chapitre 3. Il essayait d'imaginer ce qu'il avait dans son grimoire. Une écriture majeure, forcément, peut-être deux, ou trois, peut-être même une écriture supérieure.

Nox ferma à moitié les yeux et laissa son imagination construire l'image. Une tornade de feu. Le chevalier qui levait la main, le souffle qui aspirait l'air autour d'eux, puis la colonne brûlante qui se levait du sol et tournait sur elle-même en avalant tout. Lui, Althar, la calèche, les chevaux, il n'y aurait rien eu à faire, pas même le temps de réagir.

Il rouvrit les yeux. La poussière du chemin redevint nette sous ses pieds.

Devant lui, Althar marchait du même pas régulier, le sac sur l'épaule, comme si rien ne s'était passé. La marque sur la joue qu'il avait reçue ne se voyait déjà plus.

Nox accéléra et arriva à sa hauteur.

— Althar, je ne veux jamais parler de ce qui s'est passé. Sache juste que je n'oublierai pas.

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