Ficool

Chapitre I — Le Voile de l’Euphorie

Le monde n'avait pas toujours eu cette couleur.

Avant, on disait qu'il existait des jours gris, des nuits trop longues, des silences qui pèsent. Aujourd'hui, tout semblait… trop parfait pour être vrai. Les rues respiraient une lumière douce, presque liquide. Les gens souriaient sans raison précise. Les regards ne fuyaient plus. Les voix ne tremblaient plus.

Et pourtant, quelque chose sonnait faux.

L'air lui-même donnait l'impression d'être filtré à travers un tissu invisible.

Un voile.

Il marchait sans vraiment savoir pourquoi.

Ses pas résonnaient doucement sur le sol lisse, comme s'il était le seul à entendre le monde tel qu'il était réellement. Autour de lui, les passants échangeaient des rires légers, des gestes fluides, des émotions… calibrées. Trop stables. Trop constantes.

Il fronça légèrement les sourcils.

— "C'est normal, ça ?" murmura-t-il à voix basse, sans attendre de réponse.

Personne ne répondit.

Pas parce qu'ils ne l'avaient pas entendu.

Mais parce qu'ils ne semblaient pas… capables de douter.

Il s'arrêta devant une vitrine.

Son reflet lui renvoya une image familière… mais légèrement décalée. Comme si son propre visage hésitait à exister pleinement. Ses yeux, eux, semblaient refuser la lumière ambiante. Ils cherchaient quelque chose. Une anomalie dans la perfection.

Il approcha lentement sa main de la vitre.

Rien.

Mais dans le reflet… son geste semblait arriver avec un léger retard.

Il cligna des yeux.

— "Ok… là, y a un truc."

Il recula d'un pas.

Le monde ne bougea pas. Il continuait, fluide, immobile dans son absurdité.

Une voix douce s'éleva derrière lui.

— "Tu le sens, n'est-ce pas ?"

Il se retourna brusquement.

Une silhouette était là.

Impossible de dire depuis combien de temps.

Un homme ? Une femme ? Difficile à définir. Pas par confusion… mais comme si leur présence refusait les catégories simples. Leur sourire était calme. Trop calme.

— "Tu sens que quelque chose… déborde."

Le protagoniste plissa les yeux.

— "Qui êtes-vous ?"

La silhouette inclina légèrement la tête.

— "Quelqu'un qui a regardé derrière le voile… et qui a survécu."

Silence.

Un silence différent.

Pas celui du monde extérieur.

Un silence plus profond. Plus vrai.

— "Le monde que tu vois… n'est qu'une surface," continua la silhouette. "Une couche douce, confortable… conçue pour que personne ne pose trop de questions."

— "Conçue par qui ?"

Un léger sourire.

— "Par ceux qui ont compris que les humains préfèrent une euphorie constante à une vérité instable."

Le mot resta suspendu dans l'air.

Euphorie.

Comme une promesse.

Comme une prison.

Le protagoniste sentit quelque chose changer.

Pas dans le monde.

En lui.

Un léger vertige.

Une fissure invisible dans sa perception. Comme si, pendant une fraction de seconde, ses émotions avaient tenté de s'aligner avec celles des autres… puis avaient refusé.

— "Donc… tout le monde est… heureux ?"

— "Non," répondit calmement la silhouette.

— "Tout le monde croit l'être."

Un frisson.

Pas de peur.

Plutôt… une prise de conscience trop brutale pour être confortable.

Le protagoniste leva les yeux.

Le ciel était parfait.

Trop parfait.

Sans nuages, sans tension, sans hésitation.

Un décor sans contradiction.

— "Et le voile ?" demanda-t-il.

La silhouette fit un pas en avant.

— "Le voile… c'est ce qui empêche les gens de voir la dissonance."

Un silence.

Puis, plus bas :

— "Et parfois… il choisit ceux qui peuvent encore le voir."

Le monde sembla ralentir.

Les rires autour devinrent étirés.

Les mouvements… légèrement trop synchronisés.

Comme une chorégraphie invisible.

Le protagoniste recula instinctivement.

— "Pourquoi moi ?"

La silhouette répondit sans détour :

— "Parce que tu n'es pas totalement… aligné."

Un sourire.

Pas moqueur.

Plutôt… inquiet.

— "Et ça peut être un don. Ou un problème."

Un battement.

Un doute.

Puis une certitude qui n'appartenait à personne d'autre que lui :

Il ne pouvait plus revenir en arrière.

Pas après avoir vu ça.

Pas après avoir ressenti ce léger décalage entre le monde et sa vérité.

La silhouette tendit la main.

— "Tu as deux choix."

Le silence se referma autour d'eux.

— "Ignorer ce que tu vois… et vivre dans l'euphorie comme les autres."

Pause.

— "Ou franchir le voile."

Le protagoniste fixa cette main.

Stable.

Trop stable.

Comme une porte.

Ou un piège.

Au loin, quelqu'un riait.

Un rire parfait.

Sans hésitation.

Sans fissure.

Et pour la première fois, ce rire lui sembla… étrange.

Presque inquiétant.

Il inspira lentement.

Le monde ne bougeait toujours pas.

Mais quelque chose, en lui, venait de basculer.

Doucement.

Irréversiblement.

Sa main se leva.

Pas tremblante.

Pas totalement sûre non plus.

Mais décidée.

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