Ficool

Chapter 12 - don't read

D'aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours été curieux.

Cette curiosité m'a poussé à me poser toutes sortes de questions.

"Pourquoi vit-on ?

Pourquoi retombe-t-on au sol quand on saute ?

Pourquoi la lune est blanche ?

Pourquoi l'espace est noir ?

Pourquoi suis-je moi et pas un autre ?"

Et tant d'autres…

Certaines de ces questions ont fini par trouver des réponses. D'autres… probablement jamais.

Puis, à mes seize ans, une nouvelle question a émergé dans mon esprit.

"Voit-on tous le même soleil ?"

Elle m'a obsédé pendant des mois.

Et j'ai fini par comprendre : non. Tout simplement non.

Pour voir exactement le même soleil que quelqu'un, il faudrait être à la même place, au même moment, à la même hauteur, avec la même vision, la même sensibilité à la lumière.

Autrement dit, il faudrait être cette personne.

Et c'est là que j'ai compris une autre chose.

"Peut-on réellement comprendre totalement une autre personne ?"

Encore une fois, la réponse était non.

Comprendre vraiment quelqu'un… c'est être cette personne. Rien de moins.

Cette révélation m'a changé. J'ai cessé d'essayer. J'ai arrêté de me mettre à la place des autres.

Et ça ne m'a pas rendu service.

Les gens ont commencé à s'éloigner, un par un. Ils disaient que j'étais froid, sans cœur, égoïste. Je ne pouvais pas les contredire… et je n'en avais même pas envie.

Je ne les comprenais pas. Et je ne les comprendrais jamais.

J'ai perdu mes amis. Puis ma copine. Ne restaient plus que ma famille… et mon meilleur ami.

Quatre ans ont passé depuis ce jour.

"Solem ! On va être en retard, dépêche-toi !" cria une voix forte, irritée.

"Ok, ok, j'arrive… arrête de t'exciter," répondis-je en traînant les pieds.

"Tu sais très bien que la cérémonie commence bientôt !"

"Calme-toi, Inanis. On est à dix minutes du lieu et elle commence dans vingt. On a de la marge…" laissai-je échapper en bâillant.

"Où veux-tu aller dans la vie avec cette mentalité ? Bouge ton cul et viens tout de suite !"

"T'es vraiment chiant… Je m'habille et j'arrive."

Je rejoignis rapidement la grande pièce. Inanis m'attendait.

Malgré sa voix imposante, il n'avait rien d'impressionnant. Taille moyenne, carrure moyenne, cheveux noirs, yeux bleus, lunettes… Un pur cliché d'intello. Et il l'assumait pleinement.

"Déjà que t'as la gueule d'un intello, en plus tu t'habilles comme un intello ? Là, tu cherches… Heureusement que t'as un beau visage, sinon j'imagine même pas ce que t'aurais vécu au lycée."

"Ha ha. Qu'est-ce que tu es drôle…"

"Ouais, je sais."

"C'était sarcastique."

"Je m'en fous."

"Va te faire foutre !" hurla-t-il en me lançant un coup de poing que j'esquivai sans peine.

"C'est pas toi qui disais qu'on devait se dépêcher ?"

"Merde ! Tu m'as fait oublier avec tes conneries !" paniqua Inanis.

"Bon… assez joué. Allons-y."

Je poussai la porte de la grande salle. Inanis me suivit.

"Sol… tu penses qu'on aura quelles capacités ?"

"J'en sais rien, et je m'en bats les couilles."

"Mais… t'as pas hâte de découvrir ce que t'as obtenu ?"

"Si c'est pour crever, très peu pour moi."

"Il était pas comme ça avant…" pensa Inanis. "Il s'en foutait pas de tout, à l'époque."

Un long silence s'installa. Finalement, on arriva devant une bâtisse massive.

Un panneau surplombait l'entrée :

"Bienvenue à l'Institut des Éveillés."

"Merde… Pourquoi y a autant de monde ? On va mettre une plombe à entrer…" grognai-je.

"C'est pour ça que je t'ai dit qu'on devait partir plus tôt."

"Ok, ok… Désolé. T'avais raison. Excuse-moi. Ça y est, t'es content ?"

"Oui. Beaucoup."

"Connard."

"Arrête de râler et viens te mettre dans la file."

Dix minutes plus tard, on finit par entrer dans l'institut.

"Mais grouille, bordel ! Cours, la cérémonie a déjà commencé !"

On pénétra dans une immense salle en forme d'amphithéâtre…

"Bienvenue à l'Institut des Éveillés. Je suis Emerick Crimson, Venator de rang SS."

La voix de l'homme en costume noir résonna dans le micro avec calme et autorité.

Il n'avait rien d'impressionnant au premier regard. Taille moyenne, carrure moyenne, cheveux noirs, lunettes fines. Un homme banal. Et pourtant, personne dans l'amphithéâtre n'osait même tousser.

"C'est vraiment lui..." murmura une fille au milieu des rangs.

"Il a une aura sinistre autour de lui, mais..." répondit sa voisine.

"On est d'accord."

"Qu'est-ce qu'il est beau..." lâchèrent les deux en même temps.

Des murmures se propagèrent aussitôt comme une vague à travers la salle.

"Veuillez vous calmer, s'il vous plaît."

Personne ne l'écouta. Alors Emerick ajusta ses lunettes.

Une énergie bleutée s'échappa lentement de lui, s'étendant comme une brume glaciale. En quelques secondes, toute la salle fut engloutie. Les bavardages cessèrent. Les visages pâlirent. Le silence s'installa, lourd, absolu.

"Maintenant que vous êtes redevenus silencieux, je me représente : Emerick Crimson, Venator de rang SS. Je suis ici pour vous expliquer et vous faire passer le test des éveillés."

Il marqua une pause. Tous retinrent leur souffle.

"Comme vous le savez, il y a exactement 77 ans, des failles gigantesques sont apparues sur Terre. Ces failles seules ont tué près de 470 millions de personnes. Un désastre sans précédent."

Ses yeux balayèrent la foule figée.

"Mais le pire est venu après. De ces failles ont émergé des monstruosités que nous appelons aujourd'hui Daímonas."

Un silence pesant suivit ses mots.

"C'était une époque cauchemardesque où chaque seconde de vie était un miracle. Enfin… c'est ce qu'on raconte. Je n'étais pas né."

"Durant cette période sombre, par des moyens encore inconnus, nous avons obtenu une énergie capable de rivaliser avec les Daímonas. Cette énergie, c'est la Navitas."

"La Navitas est notre carburant. Mais ce n'est qu'une ressource brute. Ce que nous en faisons, c'est la Vi. Pour faire simple : la Navitas est au mana ce que la Vi est à la magie, si vous voulez une comparaison de gamer."

Il haussa les épaules.

"Je ne sais pas pourquoi ils se sont autant compliqués la vie au lieu de juste dire mana et magie. Mais bref, revenons au sujet."

"Les grandes failles ont été contenues au bout de 27 ans. Des milliers de Venatores sont morts pour y parvenir."

"Suite à cela, les survivants ont décidé de reconstruire un semblant de civilisation. Pour gérer les failles résiduelles, ils ont créé l'Association des Venatores."

"Et c'est pour cela que vous êtes ici."

"Pour devenir un Venator, il faut posséder de la Navitas. Mais je préfère vous prévenir : beaucoup d'appelés, peu d'élus. La production et le contrôle de la Navitas sont innés et extrêmement rares."

"Parmi vous, seuls quelques-uns deviendront Venatores. Et parmi eux, un nombre encore plus restreint obtiendra peut-être une Facultatem."

"Si vous avez des questions, posez-les maintenant… ou taisez-vous à jamais."

"Excusez-moi, Monsieur ! Qu'est-ce qu'une Facultatem ?" demanda un garçon du premier rang.

"Une Facultatem est une capacité unique qu'un individu peut obtenir lors de son éveil."

"En plus des aptitudes de base – force, vitesse, endurance, sens accrus et usage de la Navitas – vous aurez une statistique supplémentaire."

"Cette statistique est à votre Facultatem ce que la Navitas est à la Vi. Elle en est le carburant."

"Comment fait-on pour connaître nos statistiques ?" lança un autre.

"Au début, on ne pouvait pas. Il n'existait aucun système de mesure. Mais au fil des 50 dernières années, nous avons découvert que ce système est implanté directement dans votre psyché."

"En d'autres termes, votre esprit contient naturellement un moyen de quantifier vos capacités."

"Mais Monsieur, si c'est dans notre esprit, comment on y accède ?" demanda une jeune fille.

"Il existe plusieurs techniques. Et la représentation de ces capacités diffère selon chaque individu."

"Ah… d'accord."

"Autre question ?"

"Non !" crièrent tous en chœur.

"Parfait. Avant de passer à l'éveil, retenez ceci : on dit souvent qu'avec assez d'effort et de volonté, on peut atteindre les sommets."

"Je vais être franc avec vous. L'effort seul vous amène au rang B. Le talent, au rang S. Pour dépasser ces limites… il faut les deux."

"Compris ?"

"Oui, Monsieur !"

"Alors commençons. Amenez-les."

Des hommes en noir entrèrent, portant de lourdes pierres bleues luisantes.

"Ces roches s'appellent Saxa. Il y a encore quinze ans, il fallait attendre un éveil naturel. Même les personnes au grand potentiel ne s'éveillaient pas toujours."

"Aujourd'hui, grâce à ces pierres, l'éveil artificiel est possible. En envoyant de la Navitas, elles permettent de débloquer vos veines énergétiques."

"Mais ne vous faites pas d'illusions. Cela ne fonctionne que si vous possédez déjà de la Navitas en vous."

Il s'écarta pour révéler les pierres alignées sur une longue table.

"Il y a 26 Saxa, disposées de gauche à droite selon les lettres de l'alphabet. Mettez-vous en ligne devant la pierre correspondant à la première lettre de votre prénom."

"Bon, j'y vais. J'espère pouvoir m'éveiller," dit Inanis.

"Me fais pas rire. On sait tous les deux qu'on a de la Navitas. Tu veux juste te donner un genre," rétorquai-je.

"N'empêche que je suis excité !"

"Tu veux à ce point devenir un Venator ?"

"Bien sûr ! Rends-toi compte… pouvoir sauver la veuve et l'orphelin, défendre la justice, et—"

"Tu veux surtout des super pouvoirs, ouais," dis-je en lui coupant la parole.

"Oui, et alors ? T'as un problème avec ça ?" cria-t-il, vexé.

"Aucun. Bon, j'y vais. À plus."

"C'est ça, fuis !"

Je l'ignorai et partis chercher la file des noms en V. Une fois dans la bonne ligne, j'attendis de longues minutes que chacun trouve sa place.

"Bien. Nous allons commencer," annonça Mr Crimson. "Une fois l'éveil lancé, ceux qui possèdent de la Navitas perdront connaissance pendant le processus. Les autres n'auront rien et seront raccompagnés à la sortie."

La file avança lentement.

Comme il l'avait dit, presque personne ne s'éveilla. Trente minutes passèrent. Sur les quatre-vingts personnes avant moi, seules cinq avaient entamé le processus.

"Votre prénom, votre nom et votre âge, s'il vous plaît."

"Solem Videre. Vingt ans."

"Veuillez poser votre main sur la pierre."

Je m'exécutai.

Soudain, ma conscience se détacha de mon corps, et je sombrai dans le néant.

---

"Vous pensez que c'était bien de leur mentir comme ça, Monsieur ?"

"Mentir ?"

"Vous leur avez dit que seules certaines personnes éveillées obtiennent une Facultatem."

"Ah… je vois ce que tu veux dire. T'as pas tout à fait tort. Mais t'as pas entièrement raison non plus."

"Comment ça ?"

"Tout le monde peut avoir une Facultatem. Mais pendant l'éveil, on subit une épreuve. C'est seulement en la réussissant qu'on l'obtient."

"Mais je croyais qu'on devenait inconscient seulement lors d'un éveil artificiel ?"

"Naturel ou artificiel, un éveil reste un éveil. Dans les deux cas, l'état d'inconscience survient."

"Alors… pourquoi les jeunes n'ont aucune idée de tout ça ?"

"Les gros bonnets limitent l'information."

"Mais pourquoi ? Ça n'a aucun sens."

"Je confirme. Mais bon, mieux vaut suivre le mouvement. J'ai bien trop peur pour me rebeller."

---

"Où je suis, bordel… J'ai la tête dans le cul."

Autour de moi : noirceur infinie.

Une faible lueur bleue attira mon attention. Je marchai vers elle, lentement. Quand je fus assez proche, je compris.

"Ils se foutent de ma gueule…"

Un homme se tenait là. Grand, beau. Beaucoup trop beau. Objectivement, c'était même abusé.

Mais le pire ?

C'était moi.

Une version de moi, holographique, qui brillait faiblement.

"Non, on se fout pas de ta gueule."

"Putain de merde, qui a parlé ?!" m'écriai-je en sursautant.

"C'est moi, ducon."

"Attends, tu parles ?!"

"Oui, je parle. Qu'est-ce qu'il y a de si surprenant ?"

"T'es un putain d'hologramme !"

"Tu vis dans un monde où un mec peut soulever une montagne comme une chaise, et c'est un hologramme qui parle qui t'étonne ?"

"Touché… Bon. C'est ici que j'attends la fin de mon éveil ?"

"Bien sûr. Tu vas attendre ici peinard, en sirotant du thé et en grignotant des biscuits. Tu voudrais pas aussi te faire enculer ?"

"Mais pourquoi tant de violence ?"

"Putain, tu me tapes sur les nerfs. Allez, je te balance une épreuve pour ton Facultatem."

"Quoi ?! Pourquoi ?! Donne-le-moi directement !"

"On t'a rien expliqué, ma parole. Tu crois que je vais te filer un pouvoir cheaté sans rien faire ?"

"Bah… ouais."

"Eh ben non. Dans tes rêves."

"Ok, ok… c'est quoi l'épreuve ?"

"Tu vas devoir la découvrir toi-même."

"Mais qu'est-ce que tu me baragou—"

"Bon, à plus," dit-il en me coupant et en claquant des doigts.

"Attends !"

Trop tard.

---

Je rouvris les yeux.

"…Solem, descends ! Lumen est venu te voir !"

C'était… la voix de ma mère ?

Mais… c'était impossible. Elle et papa étaient partis en voyage depuis trois ans. Et Lumen… je ne l'avais pas vu depuis ce jour, il y a quatre ans.

"Qu'est-ce que… ?"

Je regardai autour de moi. Tout était parfaitement familier.

La maison.

Les meubles.

Mon ancien lit.

"Ho je vois… Cet hologramme de merde m'a foutu dans une simulation du passé."

"Mais pourquoi ?"

Pendant que je réfléchissais, l'hologramme de merde réapparut devant moi.

"Ton épreuve, c'est à toi de la trouver… et de la réussir", déclara-t-il avec un sourire moqueur.

"Mais qu'est-ce que tu me baragouines, sale fils de pute ?" lâchai-je en serrant les poings.

"Je te rappelle que je suis toi. Donc on a la même mère", répondit-il avec un haussement d'épaules.

"Va te faire voir."

"Bon, j'y vais. Bonne chance. Tu vas en avoir besoin", lança-t-il avant de disparaître.

Un silence étouffant retomba dans la pièce.

"Solem ? Qu'est-ce que tu fais ? Lumen t'attend", appela la voix de ma mère depuis le rez-de-chaussée.

"J'arrive, maman", répondis-je rapidement.

Je sortis de la chambre en trombe, le cœur battant. Revoir Lumen après tout ce temps me rendait presque nerveux. Quatre ans s'étaient écoulés depuis cette journée fatidique.

Je dévalai les escaliers et entrai dans le salon. Ma mère m'attendait. Une belle femme, un peu ridée autour des yeux, ses cheveux dorés et ses yeux rouges me rappelaient combien je lui ressemblais. À ses côtés, Lumen.

Elle était toujours aussi belle, peut-être même davantage. Ses cheveux argentés brillaient à la lumière, et ses yeux bleus étaient mis en valeur par une fine paire de lunettes.

"Pourquoi as-tu mis autant de temps ? Tu tiens peut-être de moi physiquement, mais pour le comportement, tu es le portrait craché de ton père", me reprocha ma mère en croisant les bras. "Ta copine vient te voir et toi tu traînes avec une nonchalance affligeante."

"C'est vraiment pas la peine d'en faire autant, madame", répondit Lumen en souriant timidement.

"Non, Lumen. Tu es beaucoup trop gentille avec lui. Tu lui passes tous ses caprices", répliqua ma mère en soupirant.

"En quoi je fais des caprices ?" demandai-je, les sourcils froncés.

"Tu te tais quand je parle", coupa-t-elle sèchement.

"Désolé…"

"Et c'est à ce type que je dois laisser la maison pendant quatre ans ?" ajouta-t-elle, mi-blasée, mi-inquiète.

"Tu peux partir tranquille. Je gère", assurai-je avec un petit sourire.

"Ne crois pas que tu vas te débarrasser de moi tout de suite. Le départ est dans deux mois", précisa-t-elle.

"Oui, oui, je sais. Bon, Lumen, on monte ?" proposai-je.

"D'accord. Je te suis", répondit-elle doucement.

On gravit les escaliers. Un silence pesant régnait entre nous. Une fois dans ma chambre, on s'assit sur le lit. Lumen me fixait, hésitante.

"Solem… j'ai quelque chose à te dire", murmura-t-elle, la voix tremblante.

"Je t'écoute", dis-je, un peu plus sérieux.

Ses yeux s'humidifièrent. Elle avait visiblement retenu tout ça trop longtemps.

"Mes parents… ils ont eu un accident. Ils sont morts. Tous les deux."

Tout s'arrêta dans ma tête.

Je compris enfin.

Ce jour. Cette douleur.

Mon épreuve.

"Tu es vraiment un connard, hologramme de merde", grommelai-je entre mes dents.

"Solem ? De quoi tu parles ?" demanda Lumen, confuse.

"Montre-toi", ordonnai-je en me levant d'un bond. "MAINTENANT."

Le temps se figea. L'hologramme réapparut dans la pièce, l'air tranquille.

"Alors ? Tu as compris ton épreuve ?" demanda-t-il calmement.

"Pourquoi ce jour-là ? Pourquoi maintenant ?" insistai-je.

"Tu veux dire… le jour où tu l'as abandonnée", rectifia-t-il.

"Je ne l'ai pas abando—"

"SI, TU L'AS FAIT !" hurla-t-il. "Ses parents venaient de mourir. Elle est venue chercher du réconfort auprès de celui avec qui elle pensait finir sa vie… et toi, tu lui as dit : 'Qu'est-ce que je peux y faire ?'"

"Je suis resté fidèle à mes convictions", défendis-je faiblement.

"Tu mens. Tu t'es planqué derrière ton incompréhension pour éviter de faire des efforts", cracha-t-il.

"Je…"

"Tu l'as laissée seule. À son pire moment. Tu l'as abandonnée."

"Je…"

"Tu n'as rien fait. Rien dit. Rien tenté. T'as fui."

"JE SAIS !" hurlai-je soudain.

Il se tut.

Je tournai lentement la tête vers Lumen, toujours figée dans le temps. Son regard vide me hantait.

"Je sais tout ça", repris-je plus bas. "Mais je voulais le nier. J'ai préféré m'inventer des excuses. Me cacher derrière mes idées. C'était plus facile de dire que je ne comprenais pas, plutôt que de faire l'effort d'être là pour elle. J'ai repoussé les gens, prétendu que c'était pour rester fidèle à moi-même, mais en vérité… c'était juste plus confortable."

"Et Lumen ? Tu l'aimes toujours ?" demanda l'hologramme, plus calme.

"Bien sûr. Je n'ai jamais cessé de l'aimer. Je ne me vois pas avec quelqu'un d'autre qu'elle", répondis-je sans hésiter.

"Alors… tu veux changer les choses ?"

"Mon crédo reste le même. Je pense toujours qu'on ne peut jamais totalement comprendre quelqu'un. Mais… je comprends maintenant que ça n'excuse rien. J'aurais pu la soutenir, même sans tout comprendre."

"Alors… tu vas bouger ton cul ?" lança-t-il avec un sourire en coin.

Il me tendit la main.

"Il est temps pour Solem Videre de grandir. Quatre ans de stagnation, ça suffit."

Je saisis sa main.

Une lumière aveuglante nous enveloppa.

"Qu'est-ce qui vient de se passer ?" murmurai-je, étourdi.

J'étais de retour dans la dimension noire. L'hologramme me faisait face, sourire tranquille.

"Félicitations. Tu as réussi l'épreuve", déclara-t-il.

"C'est vraiment tout ?" demandai-je, surpris.

"Tu voulais plus ?" répliqua-t-il.

"Si c'est que ça… ça me va."

"Écoute bien. J'ai pas beaucoup de temps."

Son corps commença à se désagréger, en partant du bas.

"Ton pouvoir te permet de te synchroniser avec les autres. Leurs souvenirs, leurs expériences, leurs capacités. Tout peut devenir tien."

"…C'est incroyablement fort."

"Mais dangereux. Si tu vas trop loin, tu risques de perdre ton identité. Tu pourrais devenir quelqu'un d'autre."

"Comment je saurai que je dépasse la limite ?" demandai-je.

"La limite dépendra d'une statistique que tu découvriras plus tard. Pour l'instant, ta synchronisation maximale est de 10 %."

Il ne restait plus que sa tête.

"Avant de disparaître, tu dois connaître le nom de ta Facultatem."

"Je t'écoute", dis-je, les yeux brillants d'excitation.

"Elle s'appelle… Ego Sum Tu."

Et il disparut.

Me laissant seul.

Tout était silencieux autour de moi. Je me retrouvais exactement dans la même situation qu'au début : un vaste environnement noir à perte de vue.

Devant moi, un hologramme.

Mais contrairement à celui d'avant, il ne bougeait pas, ne parlait pas, n'exprimait rien. En fait, il ressemblait davantage à ce qu'un vrai hologramme devrait être.

"Cet hologramme de merde n'est vraiment plus là, hein ?" dis-je en me détournant, cherchant une sortie. "Ça ne fait rien… Il a parfaitement rempli son rôle."

Quelque chose s'approchait dans mon dos. Incapable de le voir, je continuai de parler.

"Ce foutu hologramme était vraiment une petite merde mais n'empêche que—"

"N'empêche que quoi ?" lança une voix derrière moi.

"GYAAAAAAA ! C'est quoi cette merde ?!" hurlai-je en sursautant.

"PUHAHAHAHAHA ! C'était quoi ce cri ?!" se moqua-t-il en éclatant de rire. "PUHAHAHAHA !"

"Va te faire foutre ! J'aurais préféré que tu sois mort pour de bon, hologramme de merde !"

"Mais de quoi tu parles ? Je l'ai jamais été", répondit-il, faussement innocent.

"Ne joue pas sur les mots."

"Ok, ok, j'arrête de me foutre de ta gueule."

"Bon. Qu'est-ce que tu fous encore là ?" grognai-je.

"T'as rien écouté pendant l'explication du Venator ou quoi ?" demanda-t-il.

"Quel est le rapport ?"

"D'après toi, comment tu vas faire pour voir tes stats ?"

"Non…"

"Si !"

"Non…"

"Si !"

"Je vais devoir voir ta sale gueule à chaque fois que je veux vérifier mes stats ?!"

"Exactement ! Je suis avec toi jusqu'à ce que tu crèves. Toi et moi, c'est à la vie à la mort ! HAHAHAHA !"

Son rire était insupportable. J'étais à deux doigts de lui coller un high-kick dans la mâchoire, mais…

"Je suis un hologramme. Tu comptes me faire quoi, exactement ?" ricana-t-il.

"Putain…"

"Enfin, ça c'est pour l'instant."

"Plaît-il ?" lançai-je, méfiant.

"Je suis la manifestation de tes statistiques", expliqua-t-il.

"Et alors ?"

"Sur mes biceps, t'as tes stats de force. Sur mes quadriceps, ta vitesse. Sur mes tempes, ta perception. Sur mon cœur, ton endurance. Et sur mon plexus solaire, ta Navitas."

"Donc c'est pour ça que t'es à poil ?"

"Ferme-la, j'ai pas fini !" gronda-t-il. "T'as 13 en force, 12 en vitesse, 14 en endurance, 25 en perception, et 10 en Navitas. À part ta perception qui est vraiment bonne pour un éveillé, t'es d'une banalité affligeante."

"Et le rapport avec le fait que je puisse te toucher ?"

"J'y viens", dit-il en croisant les bras. "Je t'ai déjà parlé de ta Facultatem, Ego Sum Tu. Mais pas de ta statistique unique."

"Ma stat unique ? C'est quoi ça ?"

"Elle s'appelle… Ego."

"Attends… c'est pas un peu pourri comme nom ?"

"C'est pas à moi qu'il faut te plaindre, hein."

"Bon, revenons au sujet principal."

"Plus ton Ego augmente, plus je deviens tangible."

"Donc…"

"Oui, si tu fais grimper ta stat, tu pourras enfin me coller le pin's que tu rêves tant."

"Et je fais comment pour l'augmenter ?"

"En utilisant Ego Sum Tu."

"Pardon ?"

"Techniquement, tu pourrais déjà te synchroniser à 100 % avec n'importe qui. Mais ton esprit et ton corps exploseraient, donc tu es naturellement limité. Et cette limite, c'est ta stat Ego."

"Donc… plus je l'utilise, plus mon Ego augmente. Et plus mon Ego augmente, plus les synchronisations deviennent poussées ?"

"Exactement."

"Dans ce cas, ça va être un jeu d'enfant."

"Pffft…"

"Pourquoi tu te retiens de rire, là ?"

"Tu verras ça à ta première synchronisation", dit-il en ricanant.

"Bon, t'as fini ?"

"J'ai dit l'essentiel. Le reste, tu le découvriras par toi-même."

"Ok. Et je sors d'ici comment ?"

"Ah, c'est vrai. Faut que je t'apprenne ça aussi. Ce que je vais te montrer sert autant à sortir qu'à entrer ici."

"Vraiment ?"

"Oui. Mets-toi en tailleur, ferme les yeux et concentre-toi."

Je m'exécutai.

"Maintenant, imagine un lieu dans le monde réel. Peu importe lequel. Visualise-toi en train d'y être transporté. Pour revenir ici, fais pareil : pense à cet endroit noir, et imagine-toi t'y projeter. À bientôt !"

Je sentis ma conscience s'élever.

Et soudain… j'étais allongé sur un lit, dans une chambre inconnue.

"J'espère que vous allez bien. Si vous vous sentez désorienté, c'est normal", déclara une voix à côté de moi.

Je tournai la tête.

Un homme d'une trentaine d'années, costume strict, carnet en main.

"Je suis la personne chargée de l'éveil de votre groupe. À part vous, et cinq autres, personne dans le groupe V ne s'est éveillé."

"Vraiment ? Alors qu'il y avait plus de cinquante personnes après moi ?" demandai-je, surpris.

"Comme on vous l'a dit, devenir un éveillé est extrêmement rare. Mais bref, je suis ici pour vous poser une question simple : comptez-vous devenir un venator ou pas ?" demanda-t-il avec sérieux.

"Honnêtement… je pense pas. Me battre pour protéger des gens que je connais même pas, c'est pas mon truc", répondis-je sans détour.

"Je comprends. Si jamais vous changez d'avis, appelez-moi grâce à cette carte", dit-il en me tendant une carte de visite. Puis il quitta la pièce.

---

2 HEURES PLUS TARD

"Yo, Inanis ! Je te cherche depuis deux heures ! Qu'est-ce que tu foutais ?" lançai-je en le rejoignant.

"J'étais à la conférence", répondit-il simplement.

"Quelle conférence ?"

"La conférence pour ceux qui veulent devenir Venator."

"Ah, ok. Et alors, comment ça s'est passé ?"

"Je te raconterai plus tard. Mais avant, je dois t'annoncer un truc… Lumen est devenue Venator."

"QUOOOOOIIIIIIII ?!"

QUELQUES MINUTES PLUS TARD, CHEZ SOLEM

INANIS P.O.V

« Bon… J'espère que maintenant que tu t'es calmé, on va pouvoir parler entre adultes », lançai-je en croisant les bras.

« Ouais, ouais… Désolé pour cette montée d'hystérie », marmonna-t-il en s'affalant sur le canapé. « Donc ? Explique-moi comment t'as su ça. »

« Pour l'instant, pose-toi », dis-je en désignant le canapé.

« Je suis posé. Je suis calme. Vas-y, raconte », insista-t-il.

Je m'assis en face de lui, le regard direct.

« Pendant la conférence, ils nous ont expliqué comment allait se dérouler l'examen de détermination du rang », commençai-je.

« Ouais, je me rappelle… Et ? »

« Ils ont mentionné que notre région était à la traîne par rapport aux autres. Du coup, ils ont diffusé les résultats des examens précédents pour qu'on voie le niveau général… »

Il cligna des yeux, impatient.

« Et c'est là que t'as vu Lumen ? »

« Elle a fini première de sa région », répondis-je calmement. « Rang D. »

Un silence lourd s'installa.

« Sérieusement… » souffla-t-il. « Je l'imaginais pas si forte. »

« C'est pas étonnant. Elle s'entraîne sans relâche depuis quatre ans pour devenir Venator », répondis-je.

Il fronça les sourcils.

« Et tu sais ça comment ? »

« C'est qu'avec toi qu'elle a coupé les ponts. Moi, j'ai gardé contact. Même après son déménagement. »

Ses yeux s'écarquillèrent.

« Quoi ?! Mais… pourquoi tu me l'as jamais dit ? »

« Franchement ? Qu'est-ce que ça aurait changé ? Tu l'aurais même pas recontactée. »

« Mec… C'est mon ex. Tu t'attendais à quoi ? »

« À ce que t'assumes tes sentiments au lieu de faire comme si t'en avais rien à foutre », lâchai-je sèchement. « Tu l'aimes encore t'as juste jamais eu le cran de lui reparler. »

Il baissa les yeux. Une ombre passa sur son visage.

« T'as raison… »

Il releva la tête, le ton plus calme.

« Mais alors… pourquoi tu m'en parles maintenant, et pas y'a quatre ans ? »

Je penchai légèrement la tête.

« J'avais pas prévu de le faire. Mais tout à l'heure, quand je t'ai vu… j'ai remarqué un truc. Une lumière différente dans ton regard. Si je t'avais dit ça deux jours plus tôt, tu m'aurais même pas écouté. »

« Une lumière, hein ? » répéta-t-il avec scepticisme.

« Ouais. Tu veux que je sois clair ? T'as changé. »

Il détourna le regard, pensif. Puis, dans un souffle :

« In, je veux la revoir. »

Je clignai des yeux.

« Qu'est-ce que t'as dit ? »

« J'ai dit que je voulais la revoir », répéta-t-il, plus fort.

« Non. Avant ça. »

« J'ai rien dit d'autre. »

« Hm… Laisse tomber. Donc, tu veux la revoir, c'est ça ? »

« Ouais. »

Je soupirai.

« Désolé de te le dire, mais t'as quasiment aucune chance de recoller les morceaux. Même pour un simple pardon, ça risque d'être compliqué. »

Il acquiesça lentement.

« Je sais… Mais je veux plus fuir. »

« Fuir ? » répétai-je.

« Ouais. Fuir mes responsabilités. Fuir les autres. Fuir la solitude que j'ai moi-même choisie. Je me suis planqué derrière une façade de nonchalance. C'est fini, tout ça. »

Il leva les yeux vers moi, déterminé.

« Même si elle me rejette. Même si elle me déteste à vie… Je veux m'excuser. »

Je souris.

« Bonne réponse. »

Il me fixa, surpris.

« Plaît-il ? »

« Si tu veux la revoir, c'est simple : deviens un Venator. »

Il haussa un sourcil.

« C'est quoi le rapport ? »

« Le monde des Venatores est petit. Surtout parmi ceux qui atteignent un bon rang. Si elle est déjà classée D, elle grimpera vite. Si tu deviens l'un d'eux, tu finiras forcément par la croiser. »

Il resta bouche bée.

« T'es bien informé, dis donc. Je pourrais presque te féliciter… Et j'insiste sur le presque, héhé. »

« Va te faire foutre », ricanais-je. « Bref. Maintenant que tu sais tout, la balle est dans ton camp. »

Je me levai pour partir.

« In », lança-t-il avant que j'atteigne la porte.

« Ouais ? »

Il esquissa un sourire sincère.

« Merci… pour tout. »

Je restai figé un instant. Puis je souris à mon tour.

« De rien, Sol. »

SOLEM P.O.V

Il referma derrière lui.

Je restai un moment dans le silence.

« Alors c'est ça… C'est de ça qu'il parlait. Pas étonnant qu'il soit surpris. Ça fait quatre ans que je l'avais pas appelé comme ça. »

Je sortis mon téléphone et composai un numéro.

« Allô ? … Concernant ce que je vous ai dit plus tôt… Je voudrais reconsidérer ma décision. »

Une pause. Puis j'ajoutai :

« Très bien. Je vous rejoins dans trois heures. »

Je raccrochai.

« La journée a été longue… Mais pas le temps de souffler. J'ai encore des choses à faire. »

1 HEURE PLUS TARD, DANS LA CHAMBRE DE SOLEM

Je m'assis en tailleur, le dos droit, les yeux fermés.

« Si je me trompe pas, je dois croiser mes jambes, faire le vide, me concentrer, visualiser "cet endroit" et m'imaginer transporté là-bas… »

Je marquai une pause et rouvris les yeux, frustré.

« …Alors pourquoi ça fait une heure que j'essaie et que ça marche pas ?! »

Je frappai le sol du plat de la main.

« Tout ça, c'est à cause de mes 25 en Sens ! J'arrive même pas à me concentrer, surtout avec mon connard de voisin qui baise avec sa femme de l'autre côté de la rue… à 14 heures ! Sérieusement ! Je vais devenir fou ! »

La colère me brûlait les tempes. Pourtant, malgré la frustration, je persistai.

« Bordel… je dois me concentrer. »

Je repris ma position. Inspira profondément. Expira lentement.

Je visualisai… un monde noir, sans fin. Une infinité silencieuse, où tout flottait sans consistance. Pas de sons, pas de formes… sauf lui.

Ce fichu hologramme.

« Je jure que je me verrais bien t'en coller une », grognai-je dans l'obscurité.

« C'est pas très sympa », répondit une voix malicieuse dans mon dos.

« GYAAAAA ! »

Je sursautai violemment.

« PUAHAHAHAHA ! Tu vas vraiment faire ça à chaque fois qu'on se revoit ? » se moqua-t-il.

Je me retournai, fulminant.

« Sale enfoiré… ! Donc j'ai réussi à revenir ? »

Il hocha la tête avec un sourire satisfait.

« Oui. Mais je vais pas te féliciter. C'est ton envie de me frapper qui t'a permis d'atteindre cet endroit, pas ta maîtrise. »

« Je m'en fiche, tant que je peux venir ici », dis-je en haussant les épaules.

« Alors ? Qu'est-ce qui t'amène ? »

« Je veux que tu m'apprennes à me servir de Ego Sum Tu », annonçai-je.

Il croisa les bras, amusé.

« C'est tout ? Tu te prends la tête pour rien. Ego Sum Tu n'est pas une capacité offensive. Il te suffit de l'activer. Tu n'as pas besoin de l'apprendre. »

Je fronçai les sourcils.

« Vraiment ? »

« Oui. Tu sauras instinctivement comment l'utiliser au moment opportun. »

Je restai silencieux un instant, réfléchissant.

« D'accord… Je vois. »

Un silence. Puis il reprit.

« Alors ? T'as choisi ta première cible ? »

Je levai lentement les yeux.

« Oui. Je l'ai choisie. »

---

2 HEURES PLUS TARD — INSTITUT DES ÉVEILLÉS

Un homme en blouse m'attendait devant une porte blindée.

« Bonjour, vous êtes Solem Videre, je suppose ? »

« Oui. Merci de me recevoir, monsieur Emerick », dis-je en inclinant légèrement la tête.

Mr Emerick me conduisit jusqu'à une table. Nous nous assîmes.

"Alors comme ça, tu veux devenir Venator."

"Oui, monsieur."

"Avant toute chose, je veux que tu me dises pourquoi. Si ta réponse ne me plaît pas, je refuse ta candidature."

Je clignai des yeux, interloqué.

"Mais… monsieur, je ne comprends pas pourquoi."

"Sais-tu ce qui est le plus important dans notre métier ?"

"La force ?"

"Non. Les convictions."

Il planta son regard dans le mien.

"Si tu ne sais pas pourquoi tu te bats, tu mourras avant la fin de ta première année en tant que Venator."

"Je vois…"

"Je te le redemande une dernière fois : pourquoi veux-tu devenir Venator ?"

"Pour les raisons habituelles… Sauver les gens, aider ceux dans le besoin… Les trucs basiques, quoi."

"Je suppose que t'as entendu ça à la télé."

"Oui."

Il ricana doucement.

"Alors laisse-moi te dire que c'est du bullshit."

"Quoi ?!"

"Ceux qui deviennent Venator pour ces raisons-là sont les premiers à crever. Je te le demande une dernière fois…"

L'atmosphère s'alourdit d'un coup.

Une pression invisible s'abattit sur moi, me bloquant les membres. Je pouvais à peine respirer.

"…Pourquoi veux-tu devenir Venator ?"

Mon cœur battait à tout rompre. Cette pression me poussait à dire la vérité… mais si je la lui donnais, allait-il me rire au nez ? M'humilier ?

Je ne pouvais pas lui dire que je voulais juste retrouver mon ex…

La tension montait encore, inlassablement.

J'ai cédé.

"Je veux retrouver quelqu'un…"

La pression disparut aussitôt. Le visage d'Emerick s'adoucit. Un léger sourire naquit sur ses lèvres.

Mais ça ne me rassura pas. Je mordis ma lèvre.

"Tu es enfin honnête… Très bien. J'accepte ta candidature."

"Quoi ? Mais… pourquoi ? Alors que mon but est si égoïste…"

"D'abord, je voulais que tu ancres ta conviction dans ton esprit et ton corps. Ce sera ta seule vraie arme. Ensuite, tu devrais savoir que dans ce métier, tout le monde est égoïste."

Un sourire se dessina malgré moi.

"D'accord, monsieur."

"Parfait. Je t'inscris à l'examen. Notre entretien s'arrête ici."

Je penchai la tête, perplexe.

"On n'est pas censé recevoir une conférence sur les infos de base ?"

"C'est vrai… mais j'ai la flemme. Tu trouveras tout sur Google", dit-il en bâillant.

"Dure manière de dire au revoir…"

Il me tendit la main.

C'était le moment. Celui que j'attendais depuis que j'avais décidé de devenir Venator.

Je tendis la mienne et, au moment de le toucher, je soufflai à peine :

"Ego Sum Tu."

Rien.

Je ne ressentis rien.

"J'ai raté… ?"

Une vague de tristesse monta. Emerick sortit de la pièce. Je commençai à râler intérieurement… jusqu'à ce que ça arrive.

Un flot d'informations s'engouffra dans mon esprit. Sensations, souvenirs, images, émotions. Tout se brouilla.

Je ne regardais pas la vie de Mr Emerick… Je la vivais.

Je devenais lui.

Je ressentais sa douleur, sa joie, ses peurs, ses colères. Tout, en même temps. Mon cerveau chauffait à blanc.

Je m'évanouis sur la table.

---

5 HEURES PLUS TARD

"Putain… qu'est-ce qui s'est passé ? C'est la deuxième fois aujourd'hui que j'ai la tête dans le cul… mais là, c'est encore pire."

"Dégage de la salle, chauffard, tu bloques le passage !"

"Répète ça, connard !"

"J'ai dit que j'allais baiser ta meuf et que tu pourras rien y faire."

"Merci maman, c'était délicieux…"

Je me redressai d'un coup.

"Mais qu'est-ce qui se passe ?! J'entends des voitures, des gens, des bruits de pas…"

Un mal de crâne monstrueux me frappa.

"L'autoroute la plus proche est à plus de 400 mètres. Les habitations, à 600 au moins. Et pourtant, c'est comme s'ils hurlaient à mes oreilles…"

Perdu, déboussolé, je n'avais qu'une idée : retourner dans "cet endroit".

Je me mis en tailleur, fermai les yeux.

Silence.

Puis la voix se fit entendre.

"Tu t'es réveillé plus tôt que prévu."

"Enfin un peu de calme… J'ai cru que j'allais devenir fou."

"Il semblerait que tu sois dans une mauvaise passe."

"Explique-moi. Cet après-midi, je captais à peine les sons à 200 mètres. Et là… c'est comme si j'étais au centre du monde."

"C'est simple à expliquer. Mais d'abord… comment s'est passée ta première synchronisation ?"

"Horrible. Je suis devenu un autre… Je ne contrôlais rien. J'ai ressenti tout. Joie, tristesse, colère, plaisir… mais surtout, une peur… immense."

"De la peur ? Tu es sûr ?"

"Oui. Et ce n'était pas la mienne. C'était la sienne. Celle de Mr Emerick."

"Je sais. Je l'ai sentie. Je suis toi, après tout. Et cette peur continue encore maintenant."

"Alors pourquoi me poser la question ?"

"Parce que tu avais besoin de vider ton sac."

"C'est étonnamment gentil… de ta part. Enfin… de ma part."

Il sourit.

"Sinon, tu veux pas savoir jusqu'à quel point tes stats ont augmenté ?"

"Elles ont augmenté ?!"

"Tu croyais que cette poussée de Sens était un hasard ? En te synchronisant avec lui, tu n'as pas seulement vu sa vie. Tu es devenu 10% de lui. Ce qui veut dire : 10% de ses stats."

"Tu déconnes…"

"Pas du tout. Avant, tu avais 13 en Force. Maintenant, tu en as 33."

"Attends… Ça veut dire qu'il a 200 en Force ?!"

"Exact. C'est un rang SS je te rappelle. Bon je continue."

"En Vitesse : de 13 à 37.

Endurance : 14 à 29.

Sens : 25 à 50.

Navitas : 10 à 40."

"Mais c'est… c'est insane ! Et c'est que 10% ?!"

"J'espère que tu ne l'envies pas trop. Parce que tu n'as pas tout reçu. Tu n'as ressenti que 10% de ses sensations."

J'écarquillai les yeux.

"Attends… Tu veux dire que…"

"Oui. Plus tu pousseras Ego Sum Tu à fond… plus ce genre de situation deviendra grave."

« Quoi ? T'es sérieux ? » demandai-je, incrédule.

« On ne peut plus sérieux », répondit-il, la voix calme mais lourde de sens.

« J'ai été poussé au bord de la folie… et tu me dis que ce sera pire la prochaine fois ? »

« En gros, c'est ça », confirma-t-il avec une nonchalance qui ne m'aida pas à me détendre.

Je poussai un soupir, à la fois nerveux et moqueur.

« Eh bien, eh bien, eh bien… Je crois que je suis dans la merde, hein. »

« Je pense aussi », lâcha-t-il avec un petit sourire.

La discussion s'était enchaînée naturellement. On avait parlé de mes capacités, de leurs limites, de leur potentiel. Les minutes avaient filé, trente exactement, et au moment de partir, il me lança une dernière recommandation.

« N'oublie pas ce que je t'ai dit. Ne te synchronise jamais avec un proche si tes émotions ne sont pas stables. »

« Ouais, ouais, j'ai compris… » rétorquai-je, un peu las. « C'est pas comme si tu me l'avais répété sept fois en dix minutes. »

« Tu comprends pas », insista-t-il, le ton plus dur. « Si tu te synchronises dans ces circonstances, la limitation ne pourra pas agir efficacement. Et ton ego… »

Je coupai court d'un geste agacé.

Assez parlé. Je me déconnectai de ce lieu qu'on appelait le Surconscient.

---

Dans ce monde intérieur, l'hologramme, furieux, explosa.

« MAIS JE SUIS TROP CON, BORDEL ! POURQUOI JE M'ÉCOUTE JAMAIS ?! » hurla-t-il, se tenant la tête entre les mains.

Il cria un moment, frappant dans le vide, puis finit par se calmer.

« Si j'utilise Ego Sum Tu dans des conditions aussi instables… » murmura-t-il, reprenant son souffle, « …je ne serai plus le seul ego dans mon corps. »

Il ferma les yeux un instant.

« Il n'y a plus qu'à espérer que je fasse rien de stupide… »

---

Lorsque je rouvris les yeux, j'étais de retour dans la salle avec Mr Emerick. Une vague de sensations brutales m'écrasa.

« Rah… putain… j'ai envie de gerber… » lâchai-je en titubant.

Tout était amplifié.

J'entendais chaque son : le bourdonnement des néons, les grincements du bâtiment, les respirations lointaines.

Ma peau captait les moindres frissons de l'air. Mon odorat détectait des choses que je ne voulais même pas identifier.

Ma bouche était close, mais je savais que si je l'ouvrais… le goût exploserait comme une grenade sensorielle.

Seuls mes yeux semblaient "normaux". Enfin… aussi normaux que possible quand on voit parfaitement dans le noir comme en plein jour.

Ma voix sortit dans un souffle tendu.

« Je dois rentrer chez moi… »

Je m'appuyai sur la table pour me lever.

CRACK.

Une partie de la table céda sous la pression de mes doigts.

« En plus de mes sens, je vais devoir m'adapter à mes nouvelles statistiques… » pensai-je à voix haute en me redressant tant bien que mal.

Je me dirigeai vers la porte.

En attrapant la poignée, je remarquai qu'elle était déformée par ma seule prise.

« Super », soufflai-je sans m'arrêter.

Je sortis de la pièce, avançant péniblement à travers les couloirs jusqu'au portail de l'Institut.

Fermé.

Je n'avais ni l'énergie ni l'inconscience nécessaire pour tenter de l'ouvrir de force.

« C'est vraiment emmerde sur emmerde… » grognai-je, à bout de nerfs.

Je frappai le sol du pied.

BOUM.

Le sol s'ouvrit légèrement sous moi, une crevasse fine mais profonde. Le bruit me vrilla les tympans.

Mais cette douleur soudaine m'aida à retrouver une idée claire.

Je reculai d'une vingtaine de mètres, puis soufflai un coup.

« Ok… on tente ça. »

Je courus. Vitesse fulgurante.

En un instant, j'avais déjà parcouru dix-huit mètres.

Je bondis.

Je survolai les dix mètres du portail comme si la gravité n'avait plus d'effet.

Un sourire se dessina sur mes lèvres.

Puis une pensée glaça mon excitation.

« …Comment j'atterris ? »

BOUM.

Ma tête heurta le sol.

« Pouah… » m'exclamai-je en me redressant.

Mais… rien. Aucune douleur. Aucune égratignure.

Je vérifiai rapidement mon corps. Juste de la poussière et un peu de terre.

« Je dois vraiment étudier ce nouveau corps… » pensai-je en me relevant.

Mais à peine le calme revenu que les agressions sensorielles reprirent de plus belle.

Je craquai.

Je courus aussi vite que possible jusqu'à chez moi. Moins de vingt secondes plus tard, j'étais devant la porte.

Je l'ouvris à la volée, me précipitai à l'intérieur, fouillai les placards et trouvai enfin le vieux casque antibruit de mon père.

Je l'enfilai en vitesse.

Le bruit était toujours là… mais au moins, je pouvais penser.

Pour le toucher et l'odorat, je n'avais aucune solution.

Je soupirai longuement, exténué.

« J'abandonne pour aujourd'hui… »

Je traînai mes pas jusqu'à ma chambre.

Et je tombai de fatigue sur le lit, prêt à remettre tout ça à demain.

J'avais passé deux heures à me tourner dans tous les sens avant de réussir à m'endormir…

Et franchement, j'aurais préféré rester éveillé.

« Argh… j'ai sommeil… » grognai-je en me levant, la tête lourde.

« Comment ça se fait que je sois encore fatigué ? »

Un mal de crâne monstrueux me vrillait les tempes, comme si j'avais dormi sur un parpaing.

Direction la salle de bain.

Je me lavai le visage, me brossai les dents mécaniquement, puis retournai dans ma chambre.

J'allumai l'ordi.

Deux trucs à commander. Urgents.

D'abord, un nouveau casque antibruit.

« Commander. »

Ensuite, un masque anti-odeur.

« Commander. »

J'attendis presque trois heures. Le livreur finit enfin par arriver.

« Bonjour, mettez votre main sur la tablette s'il vous plaît », dit-il poliment.

« Ok. »

« Passez une bonne journée, monsieur. »

« Au revoir. »

Je refermai la porte, colis en main, et me précipitai dans le salon.

J'étais surexcité, comme un gosse à Noël.

À l'ouverture, je tombai sur un casque rouge vif, orné d'une petite poignée rotative.

À côté, un masque discret qui couvrait seulement la bouche et le nez… gravé de dents d'Oni.

Stylé.

C'était la raison principale de mon choix.

Si je devais cacher mon magnifique visage, autant le faire avec classe.

Je testai le casque.

La poignée permettait de régler le degré d'insonorisation. Exactement ce qu'il me fallait.

« Même quand je le mets au max, j'entends encore bien… » dis-je en hochant la tête.

« Ça m'aidera à bosser mon contrôle. C'est fou qu'Ego Sum Tu ait un défaut aussi chiant. »

---

LA VEILLE – DANS LE SURCONSCIENT

« Ton plus grand défi en tant que Venator… ce sera le contrôle », m'avait-il dit.

« Comment ça ? »

« Même si tu obtiens les statistiques d'une personne, tu n'obtiens pas sa capacité à les maîtriser. »

« Je croyais que Ego Sum Tu, c'était pas copier les capacités, mais devenir quelqu'un. »

« À ton niveau, tu ne peux synchroniser qu'à 10 %. Et l'expérience vient du vécu… Tu n'as que 10 % de son vécu, donc seulement 10 % de son expérience. »

« Mais avec 10 % de l'expérience d'un Venator de rang SS, je devrais pouvoir m'en sortir, non ? »

« Ça marcherait… si tes stats ne dépassaient pas 10 % des siennes. Mais tes stats de base s'ajoutent aux siennes. »

« Et donc ? Qu'est-ce que t'essaies de dire ? »

« Que tu ne pourras jamais contrôler tes stats en te reposant uniquement sur Ego Sum Tu. Voilà ce que j'essaie de dire. »

---

RETOUR AU PRÉSENT

Je testai ensuite le masque.

Il s'accrochait automatiquement, laissait passer le son de ma voix à la perfection…

Et surtout, il bloquait les gênes sensorielles de mon goût trop sensible.

Et mieux encore :

Je pouvais l'ouvrir par commande vocale pour manger ou laisser passer certaines odeurs.

« Six cent dollars… mais aucun regret. »

Je souris.

« Vu ma situation, c'est clairement mes meilleurs achats de l'année. »

Il était temps de bosser.

Je me tournai vers mon ordi.

« Bon… maintenant, place aux recherches sur l'examen d'entrée. »

Mais au moment de lancer le navigateur, une idée me traversa l'esprit.

« In fait partie d'une famille de Venatores… Et ça fait des années qu'il se prépare. Il pourra sûrement me donner des infos utiles. »

BIP BIP BIP BIP.

Une alarme sonna.

« Oh. C'est l'heure de la muscu. »

Je souris.

« Ça tombe bien. In a une salle de sport chez lui. »

Je pris mon sac, y glissai une bouteille d'eau, une serviette et des vêtements de rechange.

Casque, masque… check.

« Prêt ou pas, In… j'arrive. »

Je sortis de chez moi et commençai à trottiner.

Mais à peine mes muscles s'activèrent…

VOUM.

Je fus projeté en avant.

Beaucoup trop vite.

« Merde ! » pensai-je en tentant de ralentir.

Trop tard.

Ce qui aurait dû être 25 minutes de trajet fut réduit à un peu plus d'une minute.

J'atterris tant bien que mal devant un grand manoir, laissant derrière moi une trace légère sur le bitume.

DING DONG.

« Bonjour, c'est moi, Solem. Je viens voir Inanis. »

« Bonjour, Monsieur Solem. Ça faisait longtemps. La dernière fois que vous êtes venu ici, c'était il y a plus d'un an. »

« Ouais. Salut Liz. Ça fait longtemps. »

« J'ouvre le portail tout de suite. Veuillez patienter. »

Le portail s'ouvrit lentement.

Je pénétrai dans la propriété. Devant moi, se tenait une belle jeune femme aux cheveux beiges, habillée en majordome. C'était bien elle qui m'avait parlé à l'interphone.

« Monsieur est actuellement… »

« Dans la salle de sport, je parie », l'interrompis-je.

Elle sourit.

« Comme attendu de vous, Monsieur Solem. Vous êtes celui qui connaît le mieux Monsieur Inanis. »

« Normal. On est tous les deux accros à la muscu. Et ça fait presque huit ans que je te le dis : arrête avec ton "Monsieur". Appelle-moi juste Solem. On a le même âge, après tout. »

« Très bien… j'essaierai, Monsieur Solem. »

Je levai les yeux au ciel.

« Et c'est reparti. Tu es vraiment sûre d'essayer, au moins ? »

« Non. »

« Insolente va. »

« Assez parlé. Laissez-moi vous guider. »

« C'est bon, je connais déjà le chemin. Retourne faire ce que t'as à faire. »

Je tournai les talons, mais elle m'interpela dans mon dos.

« Solem. »

Je me retournai.

« Hum ? »

Elle me sourit doucement.

« Bon retour. »

Je souris à mon tour.

« Ouais… ça fait du bien d'être de retour. »

"Coucou les enfants, papa est de retour", lançais-je avec un grand sourire.

"Mais tu vas fermer ta gueule, oui ?" grogna Inanis, enroulant ses bandes autour des poignets.

"Ça va, on peut même plus rigoler maintenant", répliquais-je en levant les mains.

Il me regarda un instant, soupira puis demanda :

"Bon, qu'est-ce que tu viens foutre chez moi ?"

"Bah c'est évident : c'est l'heure de la muscu", répondis-je, l'air très sérieux.

"T'avais pas déjà une salle de sport où t'allais, toi ?"

"Si, mais ils n'ont pas d'équipements adaptés aux Éveillés. Et je me suis dit : pourquoi payer une salle trois fois plus chère alors que je peux gratter celle de mon meilleur pote ?"

"Espèce de crevard", grogna-t-il à mi-voix.

"On gratte comme on peut, hein. Bon… je commence par la presse hydraulique ou les tractions lestées ? Hmm, rude dilemme", disais-je en observant les machines.

"J'ai une meilleure idée", déclara-t-il, un sourire en coin.

"Et c'est quoi ?" demandais-je, méfiant.

"Très bien, suis-moi."

Il m'emmena à l'arrière de la salle. Une porte discrète, métallique, qu'il déverrouilla sans un mot. À l'intérieur : un vrai dojo. Sol renforcé, mannequins de combat, supports d'armes. Je restai figé à l'entrée.

"T'es pas sérieux…", soufflais-je.

"Si, si. Très sérieux", répondit-il en s'étirant les bras.

"In, je sais que je te fais parfois chier, mais pas au point de vouloir me tuer sous prétexte d'entraînement", protestais-je.

"Calme-toi, c'est juste un sparring à mains nues", affirma-t-il.

"Dixit le mec né dans une famille de Venatores et entraîné à la baston depuis le berceau", répliquais-je.

"Rien ne vaut un vrai combat pour comprendre son propre corps. Allez, ramène-toi, petite pute", dit-il avec un regard brûlant.

Je le fixai. Il dégageait une excitation féroce. Pas de la rage, non : une sorte de joie guerrière.

"Tu fais ça juste pour te venger des emmerdes que je t'ai causées, hein ?" lançais-je.

"Ah, je me suis fait griller ?", répondit-il avec un sourire amusé.

"Sale connard", grognais-je en activant l'Ouroboros.

Tu vas voir ce que tu vas voir.

Je baissai l'insonorisation du casque à 60%, ouvris les valves nasales du masque. Aussitôt, je sentis une variation brutale dans la pression de l'air.

Sans réfléchir, mon corps se pencha en avant.

VOUM.

Une bourrasque explosa derrière moi. Le sol trembla. L'air vibra.

Relevant les yeux, je vis Inanis, poing tendu, exactement là où j'étais une seconde plus tôt.

"Oh, t'as esquivé ? Bien joué", dit-il en souriant.

"T'es complètement taré, tu voulais me tuer ou quoi ?!" criais-je.

"Orgh, c'était juste un petit check… rien de méchant. Mais je suis surpris : c'est ton premier combat entre Venatores ? Ton esquive était plutôt bonne."

"Tu viens littéralement d'avouer que tu voulais me frapper au max, espèce d'imbécile !" répliquais-je, énervé.

Mais au fond de moi, quelque chose clochait.

Pourquoi j'ai esquivé ça ? Je ne suis pas censé savoir faire ça.

Je n'ai jamais appris à lire l'air. Je n'ai jamais eu ces réflexes. Pourtant, je me suis baissé au bon moment. Pas de doute.

C'est l'expérience de Mr Emerick. Elle est imprimée dans mon corps, dans ma chair.

Je fixai Inanis avec plus de détermination.

"Bon… continuons", déclarais-je.

"J'attendais que ça", répondit-il aussitôt.

Il chargea. Vif. Précis.

Son poing s'élança, je le déviais avec le dos de la main, et contre-attaquai avec l'autre bras.

Il parut surpris par ma vitesse, mais pas désorienté. Il esquiva, fluide, presque joueur.

Je fonçai à mon tour, bondissant pour le presser. Il anticipa, m'attrapa par le col et tenta une projection de judo.

Mais j'avais compris l'intention. Je sautai dans le sens de son mouvement, pris appui, retombai sur mes deux pieds.

Accroupi, j'enchaînai d'un balayage.

Il amortit la chute sur ses mains et contre-attaqua immédiatement avec des coups de pied acrobatiques en marchant à l'envers.

Ce mec est un cirque à lui tout seul.

J'encaissai du mieux que je pouvais, puis saisis son pied dès que l'ouverture se présenta. Je le lançai violemment contre le mur.

Il s'en servit comme tremplin. Rebondit. Fusa vers moi.

Je préparai un coup de pied circulaire… mais je frappai trop tôt.

Trop vite. Trop fort. Je le ratai complètement.

Et maintenant, j'étais à terre. Il me dominait, poing tendu juste au-dessus de mon front.

"J'ai gagné", déclara-t-il calmement.

"Tch… putain", soufflais-je en détournant le regard.

"Pourquoi tu râles ? Tu pensais sérieusement me battre ?" demanda-t-il.

"Non… mais je pensais pas perdre comme ça", disais-je à contrecœur.

Il m'aida à me relever, me tendit une bouteille d'eau.

"Honnêtement, t'as des capacités physiques bien au-dessus des miennes. Et ta technique ? Pour un mec qui s'est jamais entraîné, c'était carrément flippant. Mais ton problème, c'est…"

"Le contrôle", complétais-je.

"Donc tu le savais", confirma-t-il en croisant les bras. "Quand tu te bats, t'as l'air déconnecté de ton propre corps. Genre… ton esprit et ton corps sont complètement désynchronisés. Quand je t'ai fait la prise de judo, t'as sauté pour reprendre le contrôle, ouais, mais t'as mis trop de force. T'as mal atterri. Et pendant ce temps-là, j'avais déjà prévu comment contre-attaquer. Ton dernier coup de pied ? N'en parlons même pas."

"Heh heh… c'est marrant que tu utilises le mot 'désynchronisés."

"Pourquoi ?"

Je lui racontai tout. L'éveil, Ego Sum, les interférences, l'expérience d'Emerick, tout.

"Hmm… donc t'as reçu un starter pack tellement pété qu'ils ont décidé de te patch avec un contrôle de merde sur ton personnage pour pas que tu sois en Godmode direct", analysa-t-il avec son air moqueur.

"Ouais, dit comme ça, c'est exactement ça", acquiesçais-je.

"Je le savais, tu portes pas ces trucs ridicules juste pour faire genre."

"Tu vas tout de suite respecter Ophiuchus et Ouroboros", répliquais-je en tapotant casque et masque.

"Attends… t'as donné des noms à tes machins ?"

"Ça te dérange ?"

"Tu devrais vraiment grandir, mec."

"Bordel… ils ont trop la classe. Je veux les mêmes." Pensa secrètement Inanis.

NOTE DE L'AUTEUR

Ouroboros = Casque antibruit

Ophiuchus = Masque antiodeur

CONTINENT CENTRO-SEPTENTRIONAL

RÉGION ZÊTA

« Chéri, réveille-toi. »

« Hum ? Qui m'attaque ? Je ne me laisserai pas faire… Zzzz… »

« Réveille-toi, feignasse. »

PAF

« Pouah… Oh, c'est toi chérie. »

« On est en retard, dépêche-toi de te préparer ! »

« Quoi ?! Mais pourquoi tu m'as pas prévenu ?! »

« Ça fait une heure que j'essaye de te réveiller. »

« Vraiment ? Je suppose que j'aurais dû mettre un réveil… »

« Tu l'as fait. Tu en as même mis treize, mais visiblement tes alarmes réveillent tout le monde sauf toi. »

« Désolé. »

« Si tu es désolé, bouge ton cul pour qu'on soit pas plus en retard. »

« Ok, ok, j'y vais. »

L'homme entra dans la salle de bain pendant que la femme sortait de la chambre. En passant devant la télé, elle s'arrêta un instant.

« Dire que mon fils a hérité de cette fainéantise… »

Un flash d'information attira son regard.

« Tiens, ce n'est pas aujourd'hui les résultats de l'examen de la région Sigma ? »

— « Aujourd'hui, nous avons assisté à un événement historique pour la région Sigma. »

« Pour que le journaliste dise ça, il a dû se passer quelque chose d'incroyable… »

— « En effet, en ce jour de proclamation des résultats de l'examen de Venator, deux des participants viennent de recevoir le rang D. »

« Quoi ? Sérieusement ? Ça n'était encore jamais arrivé dans l'histoire de la région Sigma… »

— « Le nom de ces tout nouveaux Venatores sont Inanis Sicarius et… »

« Je savais qu'Inanis s'entraînait depuis son plus jeune âge, mais je ne le pensais pas aussi doué… »

— « …Solem Videre. »

« Oh, quelqu'un a le même nom que mon fils. »

— « Voici la photo des deux nouveaux Venatores. »

Elle plissa les yeux.

« Inanis est devenu encore plus mignon… Je me rappelle de l'époque où il m'appelait 'Tata'... Et celui à côté, c'est… »

« CHÉRIIIIIIIII !!! »

« QU'EST-CE QU'IL Y A ? TU VAS BIEN ?! » cria l'homme, trempé, en surgissant de la salle de bain.

« Snif… Snif… Regarde la télé… Lis les gros titres… Snif… Snif… »

« Oh, mais c'est Solem. Qu'est-ce qu'il a fait ? … La naissance de deux Venatores de génie… »

« Snif… Snif… Mon fils… Qu'est-ce qui t'a pris de devenir Venator ? »

Il la fixa… puis éclata de rire.

« Pft… Pouhahahaha ! Il m'étonnera toujours, ce gosse ! »

« Qu'est-ce qui te fait rire ?! » cria-t-elle.

« Comment veux-tu que je sois en colère ? Notre fils est l'un des deux Venatores de rang D les plus jeunes de l'histoire de Sigma ! Tu te rends compte ? Rang D à 20 ans ! »

« Mais tu n'as rien à dire là-dessus ?! »

« Non. Je devrais ? »

« Il va faire un travail qui menacera sa vie chaque seconde, et tu n'as rien à dire ?! Snif… Snif… J'ai épousé un inconscient… »

« Tu vois vraiment Sol risquer sa vie ? »

Elle s'arrêta. Essuya ses larmes.

« …C'est vrai, tu as raison. »

Son inquiétude s'était évaporée, laissant place à une curiosité presque calme.

« Des fois, je me demande si elle n'est pas bipolaire… » pensa-t-il.

« Qu'est-ce qui l'a poussé à devenir Venator ? »

« Je ne sais pas… Mais maintenant que je regarde la photo plus attentivement, j'ai une autre question en tête. »

« …Oui, c'est vrai. »

« Qu'est-ce qu'il s'est passé pour qu'il ait un visage aussi sombre ? »

---

SIX MOIS PLUS TÔT

CHEZ INANIS

« Donc, en plus de vouloir squatter ma salle de sport, tu veux gratter des infos sur l'examen. »

« Pfff… Pfff… Ouais… Pfff… Pfff… »

« T'as aucune dignité, sérieux. »

« La dignité, ça sert à rien… Pfff… »

« C'est l'heure, on tourne. »

« Ok. »

BOUM

« Fiou… Pas facile tout ça. »

« Bien sûr que c'est pas facile. Cette section est réservée aux Venatores. Jusqu'à hier, j'y avais même pas accès. »

« Ouais, je ressens bien ce que tu dis… au niveau des pecs. »

« T'es vraiment con. On le ressent pas dans les pecs, mais dans le dos. »

« C'est vrai que maintenant que tu le dis, je le ressens bien dans les trapèzes… et le grand dorsal. »

« Bon, assez parlé muscu. Quelles infos tu veux savoir ? »

« Le lieu, la date… »

« En fait, tu veux tout savoir. »

« Ouais, exactement. »

« Tu es pas censé avoir les souvenirs d'Emerick, toi ? »

« Si, mais j'ai réalisé deux choses maintenant que j'ai 'été' lui. »

« Et c'est quoi ? »

« Primo, c'est un froussard. Secundo, c'est un flemmard. »

« Tu viens de dire qu'un chasseur de rang SS est un froussard ? »

« Oui. Et c'est pour ça que je le respecte un peu plus qu'avant. »

« Comment ça ? »

« Malgré une peur irrationnelle qu'il ressent constamment, il a quand même continué à se battre. Et franchement, respect pour ça. »

« Donc il a vaincu sa peur ? »

« Non. Il ne l'a jamais vaincue. Il vit avec. Il l'ignore juste quand il peut. »

« Et le côté flemmard ? Y'a aussi une justification ? »

« Non, là c'est juste qu'il est fainéant. À moins d'y être forcé, il sortait pas de chez lui. Il a même eu la flemme de se renseigner sur l'examen de cette année. »

« Ok, j'imaginais pas ça comme ça. »

« Bref. L'examen a lieu dans le champ de Daímonas, à la capitale de la région. »

« Hein ? Mais c'est super loin d'ici ! »

« Tu pensais quand même pas qu'ils allaient organiser ça dans ce trou paumé qu'est Astar ? »

« C'est pas si paumé que ça. Y'a quand même la grande famille de Venatores, les Sicarius, huhuhu. »

« Bref, faut aller à Santoris pour s'inscrire. »

« Et c'est quand ? »

« Dans une semaine. »

« Hein ?! Déjà ? J'ai rien préparé moi ! »

« Et tu n'es pas au bout de tes surprises. L'examen dure six mois. »

« C'est… aberrant. Et ça consiste en quoi ? »

« Trois critères : un, capacité de survie. On reste six mois dans le champ. Sans ça, t'es foutu. »

« Avec la mémoire d'Emerick, je devrais pouvoir gérer. »

« Deux, exploration. Faut fouiller les ruines du Cataclysme, trouver des ressources, éviter ou vaincre les Daímonas. »

« Donc ils testent notre infiltration et notre sens de l'observation… »

« Et trois, extermination. À l'inscription, on reçoit un badge qui enregistre nos combats, conversations, mouvements… Un algorithme évalue tout. »

« Donc on gagne des points sur ces trois critères ? »

« Pas que. Tu peux aussi en prendre aux autres participants. »

« Ça ouvre pas la porte à l'extorsion ? »

« Si. Mais dans ce cas, la caméra coupe le badge : disqualification directe. »

«Les deux derniers critères renvoient aux… »

« Aux trois rôles des Venatores : aventurier, exterminateur, mercenaire. »

« Ta Facultatem est vraiment overcheatée… Promets-moi que tu ne l'utiliseras jamais sur moi. »

Il tendit le bras.

« T'inquiète. De base, j'attendais que tu sois rang SS avant de tenter une synchronisation. »

CLAP

Nos avant-bras se croisèrent.

« Bon, ton tour est fini. On tourne. »

---

19H27

« Donc, rendez-vous demain à la grande gare. »

« Ok, » dis-je avec un sourire.

« T'as vraiment l'air excité pour quelqu'un qui s'en fout un peu. »

« C'est la première fois que je quitte la ville. Mais si tu me dis demain qu'on annule, franchement… ça me dérangerait pas tant que ça. »

« Bon, assez parlé. À demain Sol. »

« À demain In. Toi aussi Liz. »

« Au revoir, Monsieur Solem. »

« Tu veux toujours pas arrêter avec ça, hein… »

Je me retournai et quittai le manoir.

Pour une fois, je ne courus pas. Je marchai tranquillement jusqu'à chez moi.

Arrivé, je pris un bain. Un bain désagréable… mais un bain quand même.

« Si un jour on m'avait dit que je deviendrais Venator, je ne l'aurais jamais cru. »

« J'ai beaucoup de choses à rassembler… alors commençons maintenant. »

---

LE LENDEMAIN — 8H00

« Salut, In. »

« Salut. Tu es sûr que ça va aller avec tout le bruit dans la gare ? »

« Ouais. Sauf pour les combats, j'ajuste pas l'insonorisation d'Ophiuchus. »

« T'as tout ce que je t'ai demandé ? »

« Ouais. Vêtements pour une semaine, tente, provisions. Mais… c'est pour quoi faire tout ça ? »

« On ne prend pas le train pour aller à Santoris. »

« Quoi ?! Qu'est-ce qu'on fout là alors ? »

« Cette ligne mène directement à Santoris. En la suivant, on y sera. »

« On va utiliser quel moyen de transport ? »

« Je sais que tu t'en doutes déjà. »

« Bien sûr… On va courir, c'est ça ? »

« Tu vois ? Quand tu veux, tu réfléchis. »

« Va te faire foutre… Et qu'est-ce qu'on attend ? »

« Une dernière personne. »

« Bonjour, Monsieur Solem. »

« Liz ? Tu viens avec nous ? »

« Oui. Moi aussi, je dois passer l'examen. »

« T'es éveillée ? Pourquoi je t'ai pas vue à la cérémonie ? »

« Liz s'est éveillée naturellement, il y a six mois. Donc on a décidé de passer l'examen en même temps. »

« Je vois… »

« Bon, elle est là. On peut y aller. »

Nous nous plaçâmes à côté des rails, prêts à courir.

« Ça te fera un bon entraînement. T'apprendras à gérer ta vitesse. »

« J'avais compris ton intention. Tu peux te taire maintenant. »

Je regardais l'horizon, un terrain vague, vide de toute civilisation.

« Sol. »

« Oui ? »

« Je suis content. »

« Content de quoi ? »

« Content que tu sois redevenu celui que tu étais avant. »

Je souris faiblement et tendis le poing vers lui.

« T'inquiète pas. Je changerai plus pendant longtemps… J'ai la flemme de le faire. »

Il sourit à son tour et frappa son poing contre le mien.

FIN DU TOME 1 : INITIUM

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