Ficool

Chapter 35 - Chapitre 35 - Le Regard

Les yeux étaient ouverts.

Toujours.

Immobiles.

Immenses.

Suspendus dans la lune rouge.

Et pourtant...

Quelque chose avait changé.

Personne ne savait quoi.

Mais tout le monde le sentait.

Même les démons.

Même les Éclipsés.

Même Orion.

Même Noctis.

Une sensation primitive.

Une sensation enfouie dans les couches les plus anciennes de l'instinct.

Comme lorsqu'une proie comprend qu'un prédateur vient de la repérer.

Le vent s'était arrêté.

Complètement.

Plus un souffle.

Plus un bruit.

Paris était devenue silencieuse.

Trop silencieuse.

Puis—

Un démon hurla.

Quelque part.

Au loin.

Un seul.

Puis un autre.

Puis dix.

Puis cent.

Puis mille.

Morueshi tourna brutalement la tête.

Et son sang se glaça.

Les démons ne regardaient plus la lune.

Ils regardaient tous dans la même direction.

Tous.

Sans exception.

Comme attirés.

Comme appelés.

Comme hypnotisés.

— Pourquoi ils regardent là-bas...

Personne ne répondit.

Parce que tout le monde regardait maintenant dans la même direction.

Noctis compris avant les autres.

Et cette fois...

La peur apparut réellement sur son visage.

Pas de l'inquiétude.

Pas de la tension.

De la peur.

Pure.

— Non.

Tsuki sentit immédiatement son cœur accélérer.

— Quoi ?

Noctis ne répondit pas.

Parce qu'il regardait l'horizon.

Quelque chose.

Ou quelqu'un.

Très loin.

Puis—

Les yeux dans la lune bougèrent.

Lentement.

Très lentement.

Le monde entier les vit.

Des milliards de personnes.

Au même instant.

Les deux pupilles géantes se recentrèrent.

Sur un point.

Un seul.

Comme si l'univers entier convergait vers cette position.

Et à cet instant...

Akai tomba à genoux.

À plusieurs kilomètres de là.

Sans comprendre pourquoi.

Son corps venait brutalement de devenir lourd.

Très lourd.

Comme si une montagne entière reposait sur ses épaules.

Il tenta de se relever.

Impossible.

Il tenta de respirer.

Difficile.

Puis—

Son démon réagit.

Pas avec de la rage.

Pas avec de la haine.

Pas avec de la violence.

Avec...

de la mémoire.

Une mémoire si ancienne qu'elle ne ressemblait plus à un souvenir.

Une mémoire gravée dans chaque fragment de son existence.

Comme une cicatrice qui venait de s'ouvrir.

Puis—

BOOOOOOOOOOM.

Un nouveau battement.

Cette fois...

Le ciel saigna.

Littéralement.

Des fissures rouges apparurent dans les nuages.

Comme des veines.

Comme des blessures.

Comme si le monde vivant était en train de se déchirer.

Les océans montèrent.

Les montagnes tremblèrent.

Les démons se prosternèrent.

Et partout sur Terre...

Des gens commencèrent à pleurer.

Sans raison.

Sans comprendre.

Comme si quelque chose touchait directement leur âme.

Puis Noctis murmura.

Une phrase presque inaudible.

Une phrase que même Orion ne voulait pas entendre.

— Il l'a retrouvé.

Tsuki pâlit.

— Qui ?

Silence.

Long.

Très long.

Puis Noctis répondit.

Les yeux toujours fixés sur l'horizon.

— Son cœur.

Et très loin de là...

Akai leva lentement la tête.

Les deux yeux gigantesques étaient maintenant fixés sur lui.

Directement.

Comme s'ils l'avaient reconnu.

Comme s'ils l'avaient toujours cherché.

Comme si depuis le début...

Toute cette histoire menait à cet instant.

Puis le sourire du démon disparut.

Complètement.

Et pour la première fois...

Akai entendit sa voix trembler.

— Cours.

Le mot résonna dans l'esprit d'Akai.

Une seule fois.

Mais il contenait quelque chose qu'il n'avait jamais entendu auparavant.

La peur.

La véritable peur.

Pas celle des humains.

Pas celle des démons.

Une peur plus ancienne.

Une peur qui semblait exister avant les mots eux-mêmes.

Akai resta figé.

— Quoi ?

Aucune réponse.

Le démon s'était tu.

Brutalement.

Comme si quelque chose venait de lui arracher sa voix.

Puis—

BOOOOOOOOOOOOM.

Un nouveau battement.

Plus fort.

Plus proche.

Le monde vacilla.

Pas la ville.

Pas les bâtiments.

Le monde.

Pendant une fraction de seconde, Akai eut l'impression que la réalité entière venait de pencher.

Les immeubles semblèrent se courber.

Les rues se déformer.

L'horizon onduler.

Comme une image projetée sur une surface instable.

Puis tout redevint normal.

Ou presque.

Parce qu'autour de lui—

Les ombres avaient changé.

Elles étaient plus longues.

Trop longues.

Et surtout...

Elles ne pointaient plus toutes dans la même direction.

Certaines semblaient bouger seules.

Certaines semblaient observer.

Certaines semblaient attendre.

Le souffle d'Akai se coupa.

— Non...

Au même instant—

Partout dans Paris.

Les gens s'arrêtèrent.

Des policiers.

Des secouristes.

Des survivants.

Tous.

Parce qu'ils voyaient la même chose.

Les ombres.

Elles remuaient.

Lentement.

Comme si quelque chose essayait d'en sortir.

Puis la première main apparut.

Noire.

Immense.

Sortant du mur d'un immeuble.

Une main faite d'obscurité.

Pas un démon.

Pas un humain.

Quelque chose d'autre.

Quelque chose qui n'aurait jamais dû exister.

Un cri traversa la rue.

Puis un autre.

Puis des dizaines.

Le chaos reprit instantanément.

Mais ce n'était plus le même chaos.

Les gens ne fuyaient plus les démons.

Ils fuyaient l'incompréhensible.

---

À plusieurs kilomètres de là.

Noctis leva lentement les yeux.

Son visage s'était vidé de toute arrogance.

De toute ironie.

De toute confiance.

— Les frontières s'effondrent...

Murmura-t-il.

Orion serra les dents.

— Impossible.

— L'éclipse n'est pas complète.

— Ce n'est plus important.

Répondit Noctis.

Puis il regarda les ombres qui apparaissaient partout dans Paris.

Et pour la première fois depuis des siècles...

Le légendaire élu lunaire semblait dépassé.

— Il ne se réveille pas.

Le silence tomba.

Morueshi fronça les sourcils.

— Qu'est-ce que ça veut dire ?

Noctis fixa la lune.

Puis répondit :

— Un être vivant se réveille progressivement.

— Lui...

Pause.

— Sa simple conscience suffit.

Le sang de Tsuki se glaça.

---

BOOOOOOOOOOOOM.

Un autre battement.

Cette fois—

La lune changea.

Très légèrement.

Une fissure apparut à sa surface.

Fine.

Rouge.

Comme une cicatrice lumineuse.

Puis une deuxième.

Puis une troisième.

Les deux yeux restaient ouverts.

Immobiles.

Observant toujours Akai.

Toujours.

Comme si le reste de la planète n'existait pas.

Comme si des milliards d'êtres humains n'étaient qu'un décor sans importance.

Puis Akai entendit quelque chose.

Pas une voix.

Pas encore.

Plutôt...

Un souvenir.

Qui n'était pas le sien.

Une mer noire.

Un ciel sans étoiles.

Une Terre différente.

Une Terre primitive.

Et quelque chose de colossal.

Allongé derrière la lune.

Endormi.

Enchaîné.

Seul.

Depuis si longtemps.

Akai tomba à genoux.

Une nouvelle fois.

Le souffle coupé.

Le cœur battant à toute vitesse.

Puis il comprit quelque chose.

Une seule chose.

Une vérité qui le terrifia davantage que les yeux.

Davantage que les battements.

Davantage que l'apocalypse.

Cette chose...

Le connaissait.

Pas parce qu'elle venait de le découvrir.

Pas parce qu'elle le cherchait.

Mais parce qu'elle l'avait déjà connu.

Avant sa naissance.

Avant son existence.

Comme si le lien entre eux remontait à quelque chose de bien plus ancien que l'humanité.

Puis—

Pour la première fois.

Les lèvres géantes apparurent dans la lune.

Un mouvement presque imperceptible.

Mais visible.

Et partout sur Terre...

Les gens levèrent les yeux.

Terrifiés.

Parce qu'ils avaient tous vu la même chose.

La lune venait de sourire.

Et au même instant—

Le démon à l'intérieur d'Akai resta silencieux.

Pendant plusieurs secondes.

Puis...

il murmura.

D'une voix qu'Akai ne lui connaissait pas.

Une voix sans colère.

Sans haine.

Presque nostalgique.

Le Corps...

est en train de se reformer.

Puis le silence retomba.

Brutalement.

Comme si le monde retenait son souffle.

Comme si quelque chose attendait.

Quelque chose qui allait bientôt arriver.

Et dont personne n'était prêt à être témoin.

Le monde semblait retenir son souffle.

Même les sirènes avaient disparu.

Même les incendies semblaient brûler moins fort.

Comme si quelque chose d'invisible venait de poser une main sur la réalité entière.

Akai respirait difficilement.

À genoux.

Les yeux rivés vers la lune.

Vers ce sourire.

Cet immense sourire.

Impossible.

Inhumain.

Trop grand.

Trop ancien.

Puis—

Quelqu'un cria.

Au loin.

Un homme.

Un simple survivant.

Sur un toit.

— AIDEZ-MOI !

Sa voix résonna dans la nuit.

Puis—

Il s'arrêta.

Brutalement.

Comme figé.

Akai tourna la tête.

L'homme regardait devant lui.

Quelque chose.

Personne d'autre ne semblait le voir.

Puis l'homme sourit.

Doucement.

Comme s'il venait de retrouver un proche.

— Maman...

Son corps fit un pas en avant.

Puis un autre.

Puis il sauta du toit.

Sans hésitation.

Sans peur.

CRASH.

Son corps s'écrasa plusieurs étages plus bas.

Mort.

Akai sentit son sang se glacer.

— Qu'est-ce que...

Puis cela recommença.

Partout.

Dans les rues.

Dans les immeubles.

Dans toute la ville.

Des gens s'arrêtaient.

Regardaient quelque chose d'invisible.

Puis avançaient.

Comme attirés.

Comme appelés.

Comme séduits.

Mais très vite…

le phénomène changea.

Ce n'était plus seulement des gens qui marchaient.

Certains levaient les yeux.

Fixaient la lune.

Longtemps.

Trop longtemps.

Puis leurs corps se détachaient du sol.

Lentement.

Très lentement.

Comme si la gravité avait oublié leur existence.

— Hein…?

Akai recula.

Un homme monta entre deux immeubles.

Sans corde.

Sans saut.

Juste… tiré vers le ciel.

Il tendait les bras.

Souriant.

Pleurant.

— J'arrive…

Murmura-t-il.

D'autres suivirent.

Une femme sortit d'un bâtiment en courant.

Puis s'arrêta net.

Regarda la lune.

Et marcha.

Droit vers le vide.

Sans hésiter.

Comme si le sol n'existait plus.

Les corps commencèrent à monter.

Un.

Puis dix.

Puis des centaines.

Dans Paris.

Dans les rues.

Sur les toits.

Comme des poussières attirées vers une lumière invisible.

Mais personne ne tombait.

Personne ne criait plus.

Ils montaient.

Silencieusement.

Et disparaissaient dans les nuages rouges.

Sans qu'on puisse voir ce qui les attendait.

Sans qu'on puisse voir ce qui les prenait.

Mais chaque fois…

qu'un corps entrait dans l'ombre du ciel…

un silence plus profond suivait.

Comme une mâchoire qui se referme.

---

À plusieurs kilomètres.

Morueshi observait la scène.

Incapable de comprendre.

— Pourquoi ils font ça ?

Même Noctis ne répondit pas immédiatement.

Puis il dit :

Les hommes pensent rêver de leurs proches.

Ils pensent retrouver leurs morts.

Ils pensent rentrer chez eux.

Ils ne comprennent pas.

Ce n'est pas eux qui regardent leurs souvenirs.

C'est lui...

qui regarde à travers eux.

Le silence tomba.

Le regard de Noctis restait fixé sur la lune.

— Et ses rêves commencent à déborder.

Tsuki sentit immédiatement une sueur froide couler dans son dos.

— Attends...

— Tu veux dire que tout ça...

Il désigna les ombres.

Les gens.

Les cris.

Les corps qui montaient.

— Ce sont juste ses rêves ?

Noctis ferma les yeux.

Puis murmura :

— Oui.

Morueshi pâlit.

— Et quand il sera réveillé ?

Noctis ne répondit pas.

Parce qu'il n'avait pas besoin de répondre.

---

BOOOOOOOOOOOOOOM.

Un nouveau battement.

Cette fois—

Le ciel s'ouvrit.

---

Et au moment de cette ouverture…

ceux qui levaient encore les yeux virent quelque chose.

Très loin au-dessus des nuages.

Une silhouette.

Une forme.

Et une sensation.

Comme un regard qui descendait.

Certains humains s'arrêtèrent net.

D'autres sourirent plus fort.

Puis certains… commencèrent à pleurer.

Pas de peur.

Pas de douleur.

Mais de reconnaissance.

Comme s'ils rentraient chez eux.

Et lentement…

les corps continuèrent de monter.

Mais maintenant…

ils ne semblaient plus flotter.

Ils semblaient répondre.

---

Une femme dans la rue tendit la main.

— Je suis là…

Murmura-t-elle.

Puis elle s'éleva.

Doucement.

Jusqu'à disparaître dans la fissure du ciel.

Un homme la suivit.

Puis un enfant.

Puis une foule entière.

Et à chaque disparition…

le ciel rouge semblait plus "vivant".

Comme s'il respirait.

---

Dans les rues de Paris.

Akai regardait.

Ses jambes tremblaient.

Mais il était déjà trop tard.

Parce que même sans vouloir…

il sentait le regard.

Là-haut.

Qui répondait.

---

À ce moment-là…

les yeux dans la lune bougèrent.

Lentement.

Très lentement.

Et tous les humains encore conscients le sentirent.

Pas visuellement.

Mais intérieurement.

Comme si quelque chose venait de les remarquer.

---

Et certains…

commencèrent à sourire.

Sans raison.

Même en courant.

Même en fuyant.

Même en hurlant.

Ils levaient les yeux.

Et marchaient.

Comme les autres.

---

À Paris.

Noctis comprit immédiatement.

Son visage se vida encore plus.

— Il ne rêve plus seulement…

Murmura-t-il.

Orion serra les dents.

— Quoi encore ?

Noctis fixa la fissure dans le ciel.

Puis les silhouettes qui disparaissaient.

Puis Akai.

Et il répondit :

— Il répond.

Silence.

---

BOOOOOOOOOOOOOOM.

Un nouveau battement.

Plus profond.

Plus lourd.

Plus proche.

---

Et cette fois…

la fissure du ciel s'élargit légèrement.

Juste assez.

Pour laisser passer quelque chose.

Un souffle.

Un souffle froid.

Ancien.

Et dans ce souffle…

des voix.

Des milliers.

Non.

Des millions.

Comme si derrière le ciel…

quelque chose commençait à se réveiller en entendant toutes ces âmes revenir.

---

Akai recula.

Mais derrière lui…

une ombre s'étirait déjà.

Plus grande que les autres.

Plus dense.

Plus consciente.

Comme si elle attendait.

Depuis toujours.

---

Et dans la lune…

les deux yeux ne clignèrent pas.

Mais cette fois…

ils semblaient plus proches.

Et au moment où Akai comprit enfin qu'il ne pouvait plus fuir…

la voix du démon à l'intérieur de lui dit :

— Il ne regarde plus seulement

— Il ouvre la bouche.

À suivre...

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