Ficool

Chapter 64 - **Tout va bien, maman**

**Tout va bien, maman**

Théo souriait tous les soirs à 18h32, l'heure où la clé de sa mère tournait dans la serrure. Un sourire enfilé comme un pull trop grand. « Tranquille », répondait-il chaque fois qu'elle demandait comment s'était passée sa journée. Le mot revenait, poli par l'usage, pendant que dans son casier, sous la peinture bleue, restaient les traces de ce qu'on y avait gravé au cutter.

Sa mère travaillait de nuit à l'hôpital. Elle rentrait épuisée, et Théo se disait qu'elle avait bien assez de fardeaux comme ça. Il portait le sien seul, dans un carnet rouge caché sous des cahiers, où il écrivait quand la pression devenait trop grande pour tenir dans un sourire.

Le dimanche où tout a basculé, il sortait de la douche. Il l'a vue assise sur son lit, le carnet ouvert sur les genoux. Il est resté figé, une serviette autour de la taille, l'eau gouttant encore de ses cheveux.

Elle a levé les yeux.

« C'est quoi, ça. »

Pas une question. Un constat qui cherche encore à se tromper.

« Rends-le-moi. »

« Théo. »

« Rends. Le. Moi. »

« Il y a marqué que tu comptes les jours. »

« Maman. »

« Il y a marqué que tu dors plus. »

« Arrête. »

« Depuis quand ? »

Silence.

« DEPUIS QUAND, THÉO ? »

« Depuis la rentrée. »

Le carnet lui échappe des mains.

« Neuf mois. Neuf mois et tu me disais tranquille. »

« T'ÉTAIS DÉJÀ CREVÉE ! Tu rentres à minuit, tu dors quatre heures, papa donne rien. Je voulais pas être un truc en plus sur la pile. »

« Un truc. »

« Un fardeau. »

« Tu es mon FILS. Tu crois que je préfère un mensonge à un enfant vivant ? »

Il ne répond pas. Il glisse contre le mur, jusqu'au sol.

« Réponds-moi. »

« J'en sais RIEN, maman. Je voulais juste que t'aies pas peur. »

« J'ai peur MAINTENANT. J'ai tellement peur là, tout de suite, que j'arrive même plus à respirer normalement. »

Elle s'agenouille devant lui, prend son visage entre ses mains tremblantes.

« Regarde-moi, Théo. Dis-moi tout. Ce soir. Maintenant. »

« Ça va être long. »

« J'ai toute la nuit. Toute la nuit du monde s'il le faut. »

Et il a parlé. Les noms. Les messages. Le casier. La vidéo du vendredi. Trois heures, cette nuit-là — la première fois qu'il posait des mots sur ce qu'il portait seul depuis la rentrée.

Elle a appelé le lycée dès le lundi matin. Un signalement, une plainte, une convocation des parents des autres élèves. Ça n'a pas tout réparé d'un coup — il a fallu un suivi psy, des mois difficiles, une nouvelle classe en janvier — mais Théo est resté en vie, et ça, pour sa mère, ça a été la seule victoire qui comptait vraiment.

Un an plus tard, presque jour pour jour, Théo est revenu dans sa chambre après les cours et a sorti le carnet rouge du tiroir. Il ne l'avait pas rouvert depuis des mois. Il s'est assis sur son lit, exactement là où sa mère s'était tenue ce dimanche-là, et il a écrit une dernière page.

Pas une lettre d'adieu, cette fois. Une lettre pour elle.

*« Maman, tu te souviens du soir où t'as trouvé le carnet ? Je m'en veux encore de t'avoir fait si peur. Mais je crois que c'est le soir le plus important de ma vie. Pas parce que c'était le pire. Parce que c'est là que j'ai compris qu'on peut dire "je vais pas bien" à quelqu'un qui nous aime, et que ça casse rien. Ça répare. »*

Il l'a trouvée dans la cuisine, en train de préparer le dîner avant sa garde de nuit. Il a posé le carnet ouvert devant elle, sans un mot.

Elle a lu. Ses mains, qui avaient tant tremblé un an plus tôt, sont restées calmes cette fois. Elle a relevé la tête, les yeux brillants, le sourire vrai.

« Tu vas bien, alors ? Vraiment bien ? »

« Pas tous les jours. Mais je te le dirai. Promis. »

Elle l'a pris dans ses bras, longtemps, dans la cuisine qui sentait l'oignon et le thym. Dehors, il commençait à pleuvoir — cette pluie de fin d'après-midi qui annonce le printemps plus qu'elle ne l'empêche.

Ce soir-là, à 18h32, elle n'a pas eu besoin de demander comment s'était passée sa journée. Il le lui a dit avant même qu'elle enlève son manteau — les hauts, les bas, sans rien trier.

Et pour la première fois depuis la rentrée, le mot « tranquille » n'a plus jamais été un mensonge. Juste, parfois, la vérité.

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