Chapitre I
Les gens bien
Il avait attendu que tout le monde soit parti pour parler. Même là, sa voix était basse. Comme si quelqu'un dormait dans la pièce d'à côté et qu'il fallait pas le réveiller.
— Elle m'a apporté un café, ce matin.
Tu vois, juste un café. Elle avait rien dit. Elle avait juste posé le café sur le bureau et elle était repartie.
Et moi j'ai pas travaillé de la journée.
Il regardait ses mains. Il les regardait comme s'il cherchait quelque chose dedans.
— C'est ça que je supporte pas. C'est pas elle. Elle a rien fait de mal. Elle est gentille, c'est tout. Elle est juste... gentille.
Mais moi quand quelqu'un est gentil avec moi, je sais plus quoi faire de mon corps.
Ça fait trop de place, tout d'un coup. Trop de place à l'intérieur. Et je sais pas quoi mettre dedans.
— Mon père, il était comme ça. Pas violent, pas absent. Juste... doux. Il était doux avec tout le monde, mon père. Il donnait des pièces aux SDF, il aidait ses collègues, il se souvenait des prénoms des enfants des gens.
Et moi j'étais son fils.
J'étais son fils et je sais même pas si ça changeait quelque chose pour lui. J'ai jamais su. J'ai jamais osé regarder assez longtemps pour savoir.
Il s'arrêta. Long silence. Dehors, une voiture passa lentement.
— Tu sais ce que c'est, grandir avec quelqu'un de bien ?
C'est grandir avec la preuve permanente que t'es pas suffisant pour mériter plus que les autres. Parce que si t'es son fils et qu'il te donne exactement la même chaleur qu'au voisin, qu'au facteur, qu'au type au bout de la rue...
Ben c'est pas de la chaleur. C'est juste sa température à lui. C'est ce qu'il dégage. Comme un radiateur. Un radiateur il chauffe pas pour toi.
— Alors maintenant je peux pas. Je peux pas quand quelqu'un est gentil avec moi. Ça me... ça me fait quelque chose que je sais même pas nommer. Quelque chose qui ressemble à de la peur mais c'est pas tout à fait de la peur.
C'est plutôt...
C'est comme quand t'as très faim depuis très longtemps. Et quelqu'un te pose une assiette devant toi. Et t'arrives même plus à manger parce que t'as trop attendu. Parce que ton ventre a appris à se serrer et qu'il sait plus faire autrement.
Il porta la main à sa bouche. Pas pour parler. Juste pour la tenir là.
— Elle a même pas remarqué. Inès. Elle a posé le café et elle est repartie. Pour elle c'était rien. Pour moi ça a duré toute la journée.
C'est ça qui est épuisant. Que pour eux c'est un geste. Et pour moi c'est...
Je sais pas ce que c'est, pour moi. Je sais plus.
— J'aurais voulu être quelqu'un à qui on peut être gentil. Quelqu'un qui reçoit ça normalement, qui dit merci et qui passe à autre chose.
Mais moi je reçois pas. Je stocke. Je tourne autour. Je me demande pourquoi. Je me demande si ça va durer. Et après je m'en veux d'avoir espéré parce que j'aurais dû savoir.
J'aurais dû savoir que ça dure jamais.
Sa voix avait baissé encore. Pas par discrétion. Par fatigue.
— Je vais pas démissionner. Je vais y retourner demain. Elle va me dire bonjour et moi je vais baisser les yeux sur mes livres et je vais faire comme si j'avais pas entendu.
Parce que c'est ce que j'ai appris à faire. Faire comme si.
Faire comme si les gens bien me faisaient rien.
J'ai essayé autrement, une fois. Y a longtemps. J'avais laissé quelqu'un être gentil avec moi vraiment. J'avais pas fermé la fenêtre. J'avais essayé de rester là, de recevoir, de... je sais même plus comment dire.
Ça a duré quatre mois.
Après elle est partie et j'ai mis deux ans à dormir normalement.
Alors voilà. C'est pour ça.
Il se leva. Il chercha pas ses affaires. Il resta debout une seconde, les bras le long du corps, au milieu de la pièce vide. Et puis très doucement, pour personne, pour les murs, pour l'air — il dit :
— J'espère qu'elle va bien, Inès. Vraiment. J'espère que sa journée s'est bien passée.
Elle mérite que ça se passe bien.
Il y avait personne pour l'entendre.
Il y avait jamais eu personne.
